A 2 roues et à toute vitesse
- Publié le 28-02-2008 à 00h00
épopée
Aujourd'hui, elles s'appellent Honda, Ducati, Yamaha, BMW, Kawasaki, Harley Davidson. Durant les années 1920, à côté des anglaises AJS, Norton, Triumph, des américaines Indian, Harley Davidson, Excelsior, des allemandes NSU, Sachs, BMW, Zündapp, des italiennes Gilera, Benelli, sur les routes belges, on croisait des Gillet, Flandria, Saroléa, F.N, La Mondiale, toutes construites sous nos cieux. A l'époque, certaines d'entre elles étaient exportées jusqu'au... Japon.
Parallèlement, toute une génération de pilotes a vu le jour, parmi lesquels Robert Grégoire, René Milhoux, Léopold Demeuter, Erick Haps dit "Noir", et un certain Jules Tacheny (petite photo). C'est son histoire et, à travers lui, celle de la compétition motocycliste en Belgique, que retrace le livre "L'épopée moto, les années Jules Tacheny" paru récemment et signé des trois frères Johnny, Thierry et Freddy Tacheny, ses enfants. Il était temps: beaucoup des marques et des noms cités sont en train de disparaître des mémoires, même et surtout de ceux qui, de nos jours, mettent "gaz en grand" sur des gros cubes sophistiqués avec réglage automatique des soupapes, injection électronique et anti-blocage des freins.
"En faisant des recherches pour ce livre, ce qui m'a frappé, c'est qu'à la fin des années 1920, il y avait trente mille motos en Belgique, explique Thierry Tacheny. En moins de 5 ans, entre 1930 et 1935, on va passer de trente à cinquante mille motos pour quelque chose de l'ordre de deux mille automobiles." En ce temps-là, la motocyclette est donc le symbole de la mobilité de proximité. Les bourgeois des villes et des champs passent du vélo à la moto et, "les dimanches après-midi, à Mettet, le patron du café, le boulanger, le notaire pétaradaient dans les rues du village".
Mettet, petite commune de la province de Namur. Aujourd'hui encore, elle est célèbre de par le monde pour ses compétitions et son circuit moto dénommé "Jules Tacheny" promis à un bel avenir, on va le voir. En attendant, né le 28 avril 1907 à Mettet, fils d'Emile et Ida, ledit Jules Tacheny n'est pas un écolier modèle. Enfant de mécanicien, apprenti-mécano lui-même, "plutôt espiègle et n'ayant pas froid aux yeux, il est bluffé par ces bourgeois qui ont une moto" et s'offre sa première machine, une F.N 350 à 3 vitesses, alors qu'il n'a pas encore 20 ans.
Quelque temps plus tard, il entre, comme commissaire sportif, au tout nouveau Club de l'Union Motor. Créé en janvier 1927 , ayant pour local le café Fernand Dogot, sur la Grand-Place, le club s'empresse d'organiser, dès avril 1927, des épreuves de régularité : parcourir une centaine de kilomètres dans la région à une vitesse moyenne minimale de 35 km/h. Cela n'a l'air de rien, mais il fallait le faire, à l'époque, sur des routes étroites, caillouteuses ou, au mieux, pavées, sillonnées de rails de tramway piégeux.
Qui plus est, l'équipement des pilotes était encore rudimenaire, les lunettes en verre et les casques en carton. Leur cadre rigide dépourvu de suspensions, les motos elles-mêmes guidonnaient à mort, freinaient quand elles le voulaient bien. Et quand on dit qu'un moteur lâchait, c'est qu'il finissait sur le pavé, ou explosait entre les jambes du pilote. En compétition, celui-ci devait réparer lui-même, comme les coureurs cyclistes de l'époque, raison pour laquelle il emportait des pneus autour du thorax, des bougies dans les poches et des clés plates ou à molette dans les bottes.
A Mettet, l'idée d'un "circuit" fait rapidement son chemin, comme dans beaucoup d'endroits en Belgique: Floreffe, Francorchamps, Chimay, Dinant, Thuin, Wavre, et, autour de Bruxelles, au parc de Woluwé, au bois de la Cambre, etc. La notion de circuit est à mettre entre guillemets. "Aujourd'hui, quand un pilote tombe, il a soixante mètres de dégagement. Durant l'époque héroïque, on mourait d'aller se fracasser la tête sur un arbre, le corps dans des grillages ou sur une maison au bord de la route. L'Écossais Fergus Anderson a fait un tout droit dans un pignon de maison à Floreffe, et ne s'en est pas relevé." C'était en 1956. Devenu directeur de course et patron de circuit, Jules Tacheny s'attachera jusqu'au bout à élever le plus haut possible le niveau de sécurité.
Ce n'est pas à cela qu'il pense, l'intrépide, quand, à l'insu non pas de son plein gré mais bien de son père, il se lance pour la première fois dans la course, à Sorinnes, sur les hauteurs de Dinant. Vainqueur toutes catégories, puis disqualifié pour une sombre histoire de règlement, Jules Tacheny doit ensuite affronter la vindicte d'un paternel... qu'il finit par rallier à sa cause. Après un accident grave où son fils a failli laisser la vie, Emile Tacheny ira jusqu'à monter une moto AJS 350 flambant neuve dans la chambre de l'hôpital de Namur, pour soutenir son moral.
Avec de tels encouragments, Jules Tacheny commence à monter en puissance et devient "Julot", au succès régional incontestable.
