"Mon travail est de ne pas me laisser entraîner par les hurlements"
Dany Laferrière publie un "Petit traité du racisme en Amérique", qui se déploie comme une partition musicale.

- Publié le 27-03-2023 à 17h00

C'est déjà le trente-sixième livre de Dany Laferrière depuis Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, paru en 1985. Lui qui avait publié en 2020 une lettre ouverte intitulée Le racisme est un virus, dans laquelle il revenait sur la mort de George Floyd, tué par un policier blanc lors de son interpellation à Minneapolis, nous offre en ce printemps un Petit traité du racisme en Amérique . Où il convoque tour à tour de grandes figures politiques ou artistiques, d'hier à aujourd'hui, multiplie les angles et les thèmes, rappelle les solidarités et la tendresse, le tout dans une langue délicieuse qui ne craint jamais un peu d'humour, cette "simple courtoisie".
On sent votre livre nourri de réflexions et de lectures accumulées depuis de nombreuses années, mais qu'est-ce qui vous a décidé à le publier aujourd'hui ?
Ces dernières années ont été dramatiques sur le plan du racisme en Amérique du Nord, et aux États-Unis particulièrement. Et ce, même sous la présidence de Barack Obama, parce que beaucoup de racistes ont voulu faire savoir à l'Amérique noire que le fait d'avoir un président noir n'était pas une protection. Sous la présidence de Trump, la chose s'est aggravée. Il n'était pas un président qu'on voulait défier, mais un président qui était du côté des racistes, qui les a d'ailleurs défendus. Je me suis dit que c'était le moment de regarder cela de près. J'ai aussi remarqué que lorsque les gens contestaient, ils avaient dans leurs sacs un certain nombre de noms et d'anecdotes, mais qui ne venaient pas de bien loin. J'ai donc voulu rappeler que le racisme a une très longue histoire, qui remonte à l'esclavage, et, surtout, qu'il y avait eu des héros : des gens comme Frederick Douglass ou Harriet Beecher Stowe, qui ont jalonné cette longue histoire, de l'esclavage au racisme et aux assassinats d'aujourd'hui. Cela n'a pas toujours été négatif, et il y a également eu de la contestation de la part de Blancs. On l'a notamment vu au cours de la guerre civile : des Blancs sont morts pour combattre le système.
Au début du livre, vous écrivez : "Je tiens la nuance pour la forme la plus persuasive qui soit, et parfois la plus subversive". La nuance n'est-elle pas devenue trop rare à notre époque ?
Ce qu'on entend autour de nous n'est pas forcément ce qui se passe dans le monde. Dans le métro, dans la rue, si on écoute les silences, ceux qui n'en pensent pas moins, la politesse des gens, parfois leur extrême sollicitude envers les autres, on voit que l'image de la vie que nous retenons n'est pas forcément la bonne. On a l'habitude de dire que les gens vont mal, qu'ils sont indifférents, mal élevés. Parle-t-on assez de ceux qui sont très bien ? J'en appelle à notre capacité d'observation pour ne pas donner trop de champ à ceux qui voudraient désespérer le monde. Parce que là est le début de la violence : vous désespérer, vous faire croire que c'est une forme de vie naturelle. Croire que les gens violents sont plus nombreux que ceux qui subissent cette violence ou observent et réparent les choses avec élégance et sensibilité : là est la première reddition. Mon travail est de ne pas me laisser entraîner par les hurlements.
Vous parlez des femmes comme des êtres qui comprennent le mieux le racisme, puisqu'elles vivent aussi la stigmatisation.
Le sexisme est encore une plus vieille histoire, le sexe ayant précédé la race. Les femmes se battent depuis si longtemps qu'elles doivent avoir quelques idées sur l'aveuglement, elles ont dû développer des manières de survivre, et même de vivre agréablement, en neutralisant ces forces agressives, violentes, vulgaires. Donc il faudrait mettre en commun cette expérience et ce savoir acquis depuis des millénaires. Quand une femme dit 'non', il faut l'accepter. Quand un Noir dit 'j'étouffe', il faut arrêter. L'idéal serait de ne pas en arriver là.
"Un mot simple, si on ne fait pas attention, peut vous exploser au visage", écrivez-vous. Est-ce votre rôle d'être pédagogue, de déminer la réalité ?
Mon rôle est de la dire avec la plus grande justesse. Je ne pense pas qu'il y ait toujours une bombe à déminer, ni qu'il faille toujours répondre à une action ou une agression. Il faut dire la réalité à notre façon. On a le droit de s'exprimer, de configurer ou reconfigurer le monde, de le dire avec la plus grande précision et finesse et, si possible, la plus grande élégance. La première courtoisie est de ne rien ajouter à ce qui est déjà un trop-plein de violence. Après, on essaiera même d'apaiser. La parole, qui est un trésor humain, la capacité à dire ce que l'on ressent, comment on voit les choses, si on se laisse déborder, emporter par les mots, peut être très dangereuse. Créer une atmosphère de violence ne règle rien, et pousse même l'autre à utiliser lui aussi la violence. On n'a pas idée de combien la langue peut être agressive et violente, mais combien elle peut aussi charmer et consoler.
Haïkus, poèmes, textes en prose : le livre se déploie comme une partition musicale, en plusieurs mouvements. Est-ce venu spontanément ?
Cela me touche d'autant que je n'ai aucune oreille musicale. Par contre, j'ai une attention à l'écriture, je connais la musique des mots, j'essaie d'entendre toutes les voix, mêmes silencieuses. Et je suis allergique à l'ennui. Dans certains jardins, au Japon, de petites pierres sont disposées pour nous permettre de les traverser sans rien écraser. Cela peut être de manière linéaire ou éparpillée. L'idée est de ne pas ennuyer les pieds. Quand on lit, c'est la même chose : il ne faut pas ennuyer les yeux, les émotions, il faut réactiver les neurones, nous garder éveillés et charmés. Je crois à cette courtoisie de l'écriture pour que le lecteur traverse le livre agréablement. C'est venu spontanément, j'ai senti que c'était ainsi que je devais l'écrire.
-> Dany Laferrière | Petit traité du racisme en Amérique | Grasset | 253 pp., 20,90 €, version numérique 15 €
-> Des champs de coton de l'esclavage jaillit le blues de Bessie Smith. Rencontre avec Dany Laferrière. Le samedi 1er avril, à 15h, sur la scène Terremer (Gare Maritime).