L'Ogre et sa tanière
Traverser la frontière franco-belge est souvent un dépaysement en soi. Et particulièrement dans les Ardennes où le contraste entre les deux côtés peut parfois s'avérer saisissant pour le visiteur non averti. Passés Bouillon et le poste frontière désaffecté, les abords de Sedan font en effet figure de cadre un peu rustique si on les compare aux grandes infrastructures touristiques auxquelles notre province de Luxembourg habitue le regard...
- Publié le 27-03-2008 à 00h00
Traverser la frontière franco-belge est souvent un dépaysement en soi. Et particulièrement dans les Ardennes où le contraste entre les deux côtés peut parfois s'avérer saisissant pour le visiteur non averti. Passés Bouillon et le poste frontière désaffecté, les abords de Sedan font en effet figure de cadre un peu rustique si on les compare aux grandes infrastructures touristiques auxquelles notre province de Luxembourg habitue le regard...
Ici, les petites maisons en parpaing remplacent les fermes en pierre de taille de nos contrées, et la Meuse prend des allures de rivière sauvage et indomptée, avec ses berges marécageuses et ses eaux boueuses.
Il est fort peu probable qu'Elisabeth Brichet ait admiré le paysage lorsque deux heures à peine après être tombée dans le piège que son ravisseur venait de lui tendre devant les grilles du cimetière de Saint-Servais, elle débarque à Floing.
C'est en effet ici, dans ce petit village à la sortie de Sedan, que "l'Ogre des Ardennes" a construit sa tanière, une misérable masure au sommet d'un chemin agricole, aujourd'hui transformée en hangar à tracteurs. Une petite cabane en bois, qu'il est difficile de regarder sans avoir une pensée pour Elisabeth. Elle qui passa là sa première nuit ligotée, tandis qu'à 100 kilomètres de là, deux parents fous d'angoisse signalaient sa disparition et que s'amorçaient des recherches qui allaient mettre quinze ans pour la retrouver.
Cette tanière, Michel Fourniret l'a bâtie de ses mains, un an après avoir quitté la prison de Fleury-Merogis, où il venait de purger trois ans pour une série de viols et d'attentats à la pudeur commis en région parisienne.
Avec Monique Olivier, son épouse devenue aussi sa complice, il a alors déjà commis les premiers faits d'armes de sa longue randonnée meurtrière en enlevant et tuant en 1987 la jeune Isabelle Laville sur une route de l'Yonne. Mais en voyant débarquer ce jeune couple d'apparence sympathique juste au-dessus de leur jardin, Gérard et Béatrice Cadé sont évidemment bien loin de se douter du passé qu'ils dissimulent derrière leurs sourires d'apparat. "J'ai vu un homme bien habillé, qui s'exprimait bien. Jamais je n'aurais pu imaginer que c'était le même personnage qui avait fait toutes ces choses horribles qu'on lui reproche aujourd'hui !" explique ainsi Monsieur Cadé, encore sous le choc d'avoir côtoyé durant autant d'années l'un des pires tueurs en série que nos pays aient connu.
Les Fourniret resteront quatre ans à Floing, jusqu'à leur départ pour Sart-Custinne. Quatre ans durant lesquels ils donneront l'apparence d'une vie normale à leurs voisins qui se lieront d'amitié avec eux. "Mes enfants allaient jouer chez lui. Lui, il venait boire le café chez nous", poursuit Madame Cadé.
Baby-sitter
Une existence d'apparence ordinaire mais d'apparence seulement. Car les Cadé mis à part, Michel Fourniret et Monique Olivier se mêlent bien peu aux autres villageois qui ne voient guère en eux qu'un couple discret et renfermé, passablement antipathique. "Fourniret, c'était le seul qui ne répondait jamais au bonjour qu'on lui adressait quand il passait dans la rue", se souvient ainsi cet habitant.
Mais au-delà de cet apparent problème de courtoisie, c'est surtout pour son manque d'attention en tant que père que le tueur finira par se faire remarquer.
Quand naîtra leur fils Selim en 1988, Michel Fourniret et Monique Olivier s'empresseront ainsi de le confier à un couple d'habitants du village, dont la femme leur avait été recommandée pour ses qualités de baby-sitter. "Ils sont arrivés un soir à la maison, quelques jours après sa naissance, se souvient Remy Chenot. Je peux dire ça avec certitude, parce que le petit avait encore le pansement autour du cordon ombilical."
Le couple Fourniret prétend alors partir quelques jours dans le Midi. Mais ces quelques jours vont très vite s'éterniser, au grand étonnement des Chenot. Et quand en voyant de la lumière à leurs fenêtres, ils découvriront que le couple est rentré sans venir réclamer leur fils, monsieur et madame Chenot comprendront qu'il leur faudra redoubler d'attention pour cet enfant. "Ils ont fini par venir le reprendre, mais ils nous l'ont à nouveau confié cette année-là pour Noël."
Les Chenot essayeront tant bien que mal de donner à Selim l'amour dont il semble manquer. Malheureusement, ils n'en auront plus guère l'occasion après cette nuit de réveillon. Fourniret et Olivier cesseront pour toujours de le leur confier.
Elisabeth et Jeanne-Marie
En 1989, Michel Fourniret qui, selon les dires de sa femme, "chassait deux fois l'an", enleva, viola et assassina froidement Elisabeth Brichet et Jeanne-Marie Desramault. Deux jeunes filles qui, en plus d'avoir eu la malchance de croiser cet homme sur leur chemin, auront en commun d'être passé par la petite maison de Floing rachetée quelques années plus tard par Gérard Cadé qui l'a transformée en entrepôt. "Quand on a su la vérité, j'ai tout de suite eu peur pour mes enfants, nous confie son épouse. Heureusement pour elle toutefois, il s'avérera que le prédateur se sera simplement contenté durant ces quatre années de jouer avec eux au "tonton bricoleur".
Mais vivre dans une cabane en bois n'empêche en rien de mener en parallèle une vie de châtelain. Avec la liste d'horreurs qui allait tout à coup surgir des révélations faites par Monique Olivier à l'été 2004, on apprendra en effet que le tueur en série avait également été propriétaire d'un sinistre manoir construit à la lisière de la forêt de Donchery : le château du Sautou. Un domaine dont il avait fait l'acquisition en s'accaparant du trésor de guerre du fameux "Gang des postiches" qui s'était illustré dans les années 70 pour une série de braquages en région parisienne.
Ce sont les jardins de ce domaine qui, quinze ans après les faits, allaient livrer leurs terribles secrets. Car plus qu'un relais de chasse qui fut un temps sa raison d'être, le château du Sautou allait surtout acquérir une bien plus sinistre réputation de par la folie meurtrière de son nouveau propriétaire.
Trente-six heures après son enlèvement en Belgique, la route d'Elisabeth Brichet s'arrêtera au bout de cette allée boisée. Michel Fourniret l'étrangla et congela son corps dans une annexe du château avant de l'enterrer, non loin de Jeanne-Marie Desramault.
Quelques mois plus tôt, cette dernière avait elle-même été étranglée dans la petite maison de Floing, à quelques mètres des fenêtres de la maison des Cadé, qui ne l'apprendront que quinze ans plus tard.
Panser ses blessures
Plus de quinze ans après son départ, le village de Floing panse encore les blessures laissées par le passage de cet homme qui allait le rendre si tristement célèbre.
Depuis quelques semaines, on ne compte plus les voitures de journalistes venus tant de Bruxelles que de Paris, qui s'arrêtent et hèlent le passant pour demander qu'on leur indique l'ancienne maison du tueur.
Au petit bureau de poste sur la place du village, les photos de Céline Saison et de Mananya Thumpong, enlevées non loin de là à Charleville-Mézières et à Sedan en 2000 et 2001, viennent tristement rappeler aux habitants que s'il les avait quittés depuis longtemps, le prédateur revenait encore "chasser" dans sa région d'origine.
"N'oubliez-pas" proclame ainsi l'affiche au-dessus des deux visages. Comme Sart-Custinne, de l'autre côté de la frontière, Floing aimerait pourtant oublier ce dramatique épisode de son histoire et redevenir le "village fleuri" qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être.
