Jacky Morael et Rudy Demotte à coeur ouvert
Invités par Twizz Radio, les deux politiciens se sont livrés sur une douleur qui les a frappés. Selon Morael, "enterrer son enfant et le savoir souffrant, c'est insupportable". Demotte explique, lui, encore vouloir "venger cette disparition qui était et qui reste injuste à mes yeux".
- Publié le 22-03-2012 à 12h53

L'actualité dramatique de ces derniers jours libère sans doute la voie de l'émotion. Il serait naïf de penser que les hommes politiques à leur tour, ne sont pas émus, touchés, ébranlés par l'accident de Sierre. N'y voyez pas de la récupération. La démarche serait vaine voire incomprise et critiquée. Cette émotion, partagée, pousse au récit d'un témoignage, aux mots sur des moments figés à jamais dans le temps.
En 1999, Jacky Morael est secrétaire fédéral d'Ecolo. En juin, il emmène Ecolo vers une victoire électorale. Professionnellement, la période est faste. L'été, sa vie privée bascule. Ou plutôt, la vie de sa fille bascule. Emportée par une méningite foudroyante à plus de 1000 kilomètres de ses parents. L'homme politique n'évoque jamais ce drame personnel. Touché par l'accident de Sierre, il cède.
"J'ai évidemment partagé l'émotion et la tristesse de l'ensemble des Belges et particulièrement des parents mais avec un accent tout particulier puisque j'ai vécu en 1999 malheureusement un peu la même situation tragique que les parents. Je suis resté une soirée, une nuit et une journée sans savoir ce qu'il advenait de ma fille qui était en Croatie. On m'avait téléphoné pour me dire qu'elle était malade. Laurie, 15 ans... et lorsque je suis arrivé après des heures en Croatie, elle était déjà décédée. Et donc, j'ai partagé l'angoisse, la terreur des parents. Il n'y a rien de plus insupportable que de savoir son enfant souffrant, éloigné, sans pouvoir lui tenir la main, sans pouvoir lui parler. C'est atroce... C'est un film qui ne m'abandonne jamais, mais il est revenu avec une intensité encore plus grande et j'étais vraiment très ému lors des différents hommages rendus aux victimes et aux familles".
Jacky Morael s'inspire d'un proverbe juif : "On ne peut que donner deux choses à ses enfants : des racines et des ailes". Mais comment accepter qu'en plein vol, son enfant peut être victime d'un prédateur, quel qu'il soit : un prédateur humain, la maladie, l'accident ?
"On n'accepte jamais parce que c'est contraire à l'ordre des choses. L'ordre normal des choses, c'est que les enfants enterrent leurs parents. Le plus tard possible évidemment. Mais quand on est parent, enterrer son enfant et le savoir souffrant et décédé, c'est insupportable, on n'accepte jamais, ça reste une révolte chevillée aux tripes. On est bien obligé de vivre avec. J'ai un petit garçon, un adolescent donc... il a besoin de son papa aussi. C'est ce qui fait qu'on s'accroche, on est bien obligé, la vie doit continuer. Ma fille, elle vieillit dans ma tête, chaque jour, chaque année. Aujourd'hui, elle n'a pas 15 ans et demi, elle a 27 ans, donc je l'imagine amoureuse, travaillant, me racontant ses petits déboires, ses petites joies, ses grands espoirs. Elle continue à vivre dans ma tête et dans la tête de tous ceux qui l'ont aimée. la seule chose qu'on puisse dire aux parents c'est qu'il faut beaucoup de temps et beaucoup d'amour pour dépasser tant que faire se peut le cap".
Rudy Demotte : l'air emprunté, "ça me blesse"
Autre confidence, plus tôt dans la semaine, celle de Rudy Demotte. Un tout autre registre. Nous nous devons de préciser le contexte de ces déclarations. A l'occasion d'un rapide portrait, précédant l'interview politique de 7.40 de Twizz radio, on apprend que le premier des Wallons a perdu son père alors qu'il était enfant. A la Dernière Heure, il déclare en avril 2011 : "Je ne bois jamais d'alcool. Ma mère, après le décès brutal de mon père, a sombré dans l'alcoolisme et en a péri".
A entendre ces mots, en direct sur l'antenne de Twizz radio, le visage de Rudy Demotte se fige. Un visage qui pourrait être taillé dans la glace. Ni colère, ni amertume, pas même de la contrariété. Juste un masque "d'inexpression" pour mettre à distance des sentiments. Et puis, Rudy Demotte cherche un mot, une anecdote, une note d'humour pour dissiper rapidement le malaise, esquisser un sourire et tenter de reprendre le cours de cette maudite interview politique.
Mais à l'occasion de celle-ci, l'homme accepte de tomber, un instant, le masque et jeter un oeil sur l'enfant qui traversa ces épreuves. Le temps atténue la douleur mais il ne l'efface pas.
"C'est toujours douloureux mais en même temps, je l'ai souvent expliqué à mes enfants aussi, chez moi l'absence du père a créé une volonté de prendre la vie à pleines mains et quelque part de venger cette disparition qui était et qui reste encore injuste à mes yeux. Et donc ça a été aussi un mobile pour moi, en tout cas de me battre, pour me construire en tout cas dans un monde où tout n'était pas tracé" explique Rudy Demotte.
Dans ce contexte familial, que trop d'enfants traversent, comment se construit-on ? "D'abord on se donne un air plus sérieux qu'on ne l'est. Je pense que souvent on a ce qu'on interprète comme de la réserve ou un côté un petit peu emprunté ou hermétique. C'est une protection. Quand j'étais enfant, je me protégeais de mon accent, je me protégeais de mes racines sociales et donc c'est resté aujourd'hui une coque derrière laquelle il y a évidemment ce qu'on peut deviner. Mais je me sens bien d'avoir vécu cette vie avec cette volonté de ne pas accepter une forme de fatalité".
L'air "emprunté" de Rudy Demotte trouve ici sa justification. Mais cet "air" lui a aussi déjà été reproché : "Ca me blesse plutôt parce que c'est comme si on regardait les gens par l'extérieur. On ne porte pas son physique, on ne porte pas la responsabilité de ce qu'on n'est pas. Et cette coque-là, elle a été construite effectivement pour me protéger un peu du regard et donc quand on est caustique ou que ce vocabulaire un peu trop strict apparaît comme quelque chose d'artificiel, la réponse est là. C'est tout".
Deux témoignages donc. Deux confidences "volées" à l'occasion d'une interview politique. Sous le sceau de la confiance. Rien que l'histoire de deux hommes. Rien d'autre.
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