Le sourire, une belle grimace

La vie du notaire n'est pas de tout repos. Il lui arrive ainsi, plus souvent qu'à son tour, d'être désigné pour présider sous le contrôle du juge à la liquidation et au partage d'une succession, d'une communauté conjugale ou d'une indivision ayant existé entre des concubins aujourd'hui séparés. Et en pareil cas la satisfaction d'aboutir à un accord, après des années de lutte parfois, ne compense pas toujours le stress qu'induit inévitablement la situation de conflit, parfois inextricable, qu'il convient d'affronter.

Jean-Louis Van Boxstael

Récit Notaire à Boussu La vie du notaire n'est pas de tout repos. Il lui arrive ainsi, plus souvent qu'à son tour, d'être désigné pour présider sous le contrôle du juge à la liquidation et au partage d'une succession, d'une communauté conjugale ou d'une indivision ayant existé entre des concubins aujourd'hui séparés. Et en pareil cas la satisfaction d'aboutir à un accord, après des années de lutte parfois, ne compense pas toujours le stress qu'induit inévitablement la situation de conflit, parfois inextricable, qu'il convient d'affronter.

Ainsi étions-nous réunis en mon étude, deux ex-compagnons, leurs avocats et moi-même, pour démêler l'écheveau patrimonial de leur séparation. Quoique jeunes encore, ces deux personnes avaient bien réussi, et le patrimoine qu'elles avaient constitué était déjà important. Mais le conflit faisait rage, et leurs avocats et moi les entendions se disputer à qui mieux mieux, en une rengaine du reste assez classique et hélas souvent entendue - l'homme se targuant d'avoir seul accumulé les richesses, à la force de ses bras, son ex-compagne lui reprochant ses absences fréquentes et de l'avoir délaissée, elle-même et leurs enfants.

C'était d'autant plus navrant qu'en visitant, à la demande de leurs avocats, les immeubles que le couple avait construits, ou acquis, j'avais pu rencontrer ces enfants - deux garçons adorables, de 3 et 5 ans, jouant avec de petites grues dans un tas de sable - et voir de quel amour leurs parents les entouraient, et réciproquement.

Il n'est pas toujours possible de parvenir à une solution à la première réunion, particulièrement lorsque le conflit personnel des parties est violent. C'est le passé qui resurgit, quelque événement banal pour le commun des mortels mais qui a mis le feu aux poudres, comme l'accrochage d'une voiture, la perte d'un trousseau de clés, la disparition du savon dans la salle de bains ou - plus souvent - la visite importune ou trop fréquente d'une belle-mère indésirable. Et c'est surtout, dans des versions toujours rabâchées, les circonstances de la séparation et des adieux que l'on s'est adressés, ou signifiés, en termes plus ou moins choisis.

Les parties qui s'adonnent à ce genre de bataille passent plus de temps à s'adresser des noms d'oiseau qu'à écouter (ou à entendre) les conseils de leurs avocats. Ceux-ci sont les témoins impuissants, comme le notaire, de débats hélas largement stériles. Lorsque, donc, la première réunion n'a pas permis de parvenir à un accord, il en est fixé une deuxième, puis une troisième et, si cela ne va toujours pas, le notaire dresse d'autorité un projet de liquidation qui, s'il n'emporte pas l'accord des parties, est soumis au tribunal.

La troisième réunion avait en l'espèce permis, après que les choses se soient tassées, et les débats calmés, de parvenir à un accord honorable, et les avocats et moi-même nous en réjouissions, même si nous déplorions toujours un conflit largement ouvert et des blessures qui auraient peine à se refermer. L'accord était somme toute assez simple et consistait en un partage immobilier, chacune des parties reprenant des immeubles, et comme leurs lots n'étaient pas d'égale valeur, l'ex-compagnon devant régler un prix à son ex-compagne. Il convenait qu'il réunisse la somme et qu'il souscrive pour ce faire un emprunt hypothécaire, ce qui ne pouvait aller en deux coups de cuillère à pot.

Aussi bien s'était-il écoulé quelque temps - deux ou trois mois - entre la signature de l'accord et celle de l'acte notarié qui devait en constituer l'exécution. Sachant l'antagonisme profond qui avait opposé les parties, les avocats avaient souhaité se déplacer à la signature de celui-ci, que j'attendais moi-même avec appréhension, redoutant que des plaies à peine refermées ne se rouvrent et que nous essuyions à nouveau les plâtres d'une séparation pourtant ancienne.

Je crois même avoir, cinq ou dix minutes avant la réunion, avalé le demi-Xanax que, quoique ne souffrant d'aucune affection, je prends de temps à autre à l'approche d'une réunion difficile. Aussi ma surprise - notre surprise - fut grande de voir les parties arriver - et repartir - dans la même voiture, en apparence très amoureuses l'une de l'autre : elles s'étaient réconciliées et étaient désormais à la vie à la mort, décidées plus que jamais à ne pas se quitter. On a quand même passé l'acte, par prudence, et l'aventure leur a coûté un petit sou. Mais nous étions heureux de cette réconciliation inattendue : on préfère toujours les gens qui rient aux gens qui pleurent. La grimace est plus belle, comme on dit dans le Borinage.

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