Mons: une "organisation criminelle" au champ d'action très large

Le 9 septembre 2005. Chez un notaire de Wiltz, au Grand-Duché de Luxembourg, Pierre Urbain devient l'administrateur de la SA Daro Invest. Il ne s'agit pas d'un autre Urbain. C'est bien le secrétaire communal de la ville de Boussu qui grimpe dans cette société dite "de titrisation".

Philippe Engels
Mons: une "organisation criminelle" au champ d'action très large

Le 9 septembre 2005. Chez un notaire de Wiltz, au Grand-Duché de Luxembourg, Pierre Urbain devient l'administrateur de la SA Daro Invest. Il ne s'agit pas d'un autre Urbain. C'est bien le secrétaire communal de la ville de Boussu qui grimpe dans cette société dite "de titrisation". Les détails ont leur importance. Urbain se présente en tant qu'administrateur de société. Il y rejoint un certain Bernard Potvin. Et par titrisation, on entend le fait d'acquérir ou d'assumer les risques liés à des créances.

Est-ce ce jour-là que le secrétaire communal au long cours - quelques décennies à Boussu, puis un joli "transfert" à Mons, en 2009 - a mis le doigt dans un engrenage dangereux ? Jusque quand les activités secrètes de Pierre Urbain se sont-elles prolongées ? La nuit de mercredi à jeudi, à coup sûr, tout s'est terminé. Pas en prison, comme Potvin, arrêté par la justice montoise. Mais presque. Dans la magistrature montoise, on chuchote que l'état de santé précaire du bras droit administratif du bourgmestre en titre Elio Di Rupo lui aurait évité le même sort. Le coup de semonce n'en demeure pas moins sévère. Durant la nuit, le juge d'instruction montois Alain Blondiaux a inculpé Pierre Urbain de participation à une organisation criminelle, d'abus de confiance et d'infractions à une loi de 2006 relative à l'intermédiation en services bancaires.

Deux complices présumés ont donc été placés sous mandat d'arrêt et incarcérés à Mons. Le Nivellois Bernard Potvin au pedigree mystérieux et le dénommé Jean-François Lecomte, recensé en tant qu'administrateur du Crédit Borain. Eux sont inculpés en outre de faux en écriture. La compagne de Potvin a été inculpée mais laissée en liberté sous conditions, comme Urbain. Tout ceci nous a été confirmé jeudi par le procureur du Roi de Mons, Christian Henry. L'enquête judiciaire a débuté en 2011, à la suite de perquisitions menées à l'hôtel de ville de Mons dans le cadre de l'affaire dite "De Groeve" (l'ex-administratrice de référence du PS, inculpée à plusieurs reprises, notamment pour corruption).

Feux passés au rouge

Suite à nos révélations relatives à la présence du secrétaire communal dans des sociétés au Panama et au Luxembourg, Me Marc Uyttendaele avait assuré la première ligne de défense de Pierre Urbain en déclarant qu'il avait été "la victime d'escrocs". L'inculpation démontrerait au contraire que cet homme de 60 ans rêvant d'une reconversion dorée aurait pris part à des opérations illégales. Les complices stoppés hier auraient recouru à diverses sociétés, dont la luxembourgeoise Daro, l'hennuyère Rosalus et la SPRL Crédit Borain, pour rabattre des clients au sein d'une pyramide suspecte où leurs placements à hauts rendements étaient un leurre. Les préjudices des vraies victimes se chiffreraient à plusieurs millions d'euros, selon le procureur du Roi Henry.

Il se confirme que cette pyramide "à la Madoff", du nom de ce faussaire américain condamné en 2009 à 150 ans de prison, avait des ramifications sur le continent américain ("La Libre" du 13 mars). Un parfum de drogue sous forme de trafics, de dollars par millions et de menaces de représailles plane bel et bien sur ce dossier. Plus inquiétant : la justice montoise pourrait ne pas être au bout de ses découvertes

Censé faire appliquer les règles en matière d'urbanisme ou de marchés publics dans la ville du Premier ministre, Pierre Urbain aurait eu de nombreuses occasions de se détourner de cette voie aventureuse. Dès la fin 2005, il y a eu ces interrogations de la Commission luxembourgeoise de surveillance du secteur financier, s'intéressant à Daro Invest en raison de ses activités de placement à rendements très élevés. En 2006, les ennuis judiciaires de Bernard Potvin pour de prétendues escroqueries à l'occasion de placements risqués. En 2008, les mouvements de panique nés auprès de partenaires américains bousculés par la Drug Enforcement Administration (DEA), chargée de traquer les cartels de la drogue et remontant la filière d'une pyramide frauduleuse impliquant de "petits" maillons belges.

Mais, loin de baisser pavillon, Pierre Urbain s'ouvrait d'autres perspectives au Panama, courant 2007. La même année, il s'immisçait dans d'autres étranges tractations censées déboucher sur une "grosse commission", pour reprendre les mots de Me Uyttendaele : attiré par le placement d'un magot de quelque 60 millions d'euros de l'intercommunale Idea. Plus tard encore, Urbain a semblé poursuivre ce type d'activités financières à hauts risques. Qu'il n'aurait pas stoppées lorsqu'Elio Di Rupo l'a fait venir à Mons, en 2009. Les infractions présumées qui valent une inculpation au secrétaire communal se seraient prolongées jusqu'en 2012, de source judiciaire.

Par le biais du bourgmestre faisant fonction Nicolas Martin (PS), les autorités politiques de la ville de Mons jurent toujours qu'en rien, les faits en question ne concerneraient la gestion de deniers publics. Hier soir, Martin a annoncé l'ouverture d'une procédure de suspension du secrétaire communal. L'intercommunale Idea martèle qu'elle n'a jamais mandaté Pierre Urbain pour le moindre de ses placements financiers. Le procureur du Roi Christian Henry, lui, indique sobrement que les inculpations et les arrestations "ne concernent en rien le dossier Idea".

Il n'empêche. La galaxie des personnes suspectes pourrait s'étendre dans les prochaines semaines, l'étanchéité entre les dossiers à l'examen ne semblant guère rassurante.

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