Le programme d'immigration "imbuvable" du Vlaams Blok "a franchi le cordon sanitaire"
En 1992, le Vlaams Blok rédigeait un plan contenant 70 propositions jugées imbuvables et racistes par les partis traditionnels. Aujourd'hui, accuse la Ligue des droits de l'Homme, ces idées sont presque toutes devenues la règle...
- Publié le 13-02-2015 à 07h01
- Mis à jour le 13-02-2015 à 07h08
Chaque année, la Ligue des droits de l'homme publie un rapport sur le respect des droits humains en Belgique. L'édition 2014 sort à la fin du mois de février. Elle sera proposée dans la Revue nouvelle et ensuite largement diffusée. Le rapport dresse en quelque sort l'état des droits de l'homme en 2014. Un état des lieux plutôt inquiétant. "Le tableau est sombre", confie le président de la Ligue des droits de l'homme, l'avocat Alexis Deswaef. "Alors que dans nos sociétés occidentales nous devrions aller vers une amélioration de la situation, on voit au contraire que l'on rogne sur les droits humains ."
Comparaison à 20 ans de distance
Et cette régression, Alexis Deswaef a pu la marquer dans le temps. Au carbone 14. Ou plus précisément en relisant le programme en 70 points du Vlaams Blok sur l'immigration, un programme qui a valu à l'ancêtre du Vlaams Belang une condamnation pour racisme en 2004. "Le Vlaams Blok a sorti son "seventigpuntenplan" en 1992 et l'a remis au goût du jour en 1996", expose le président de la Ligue des droits de l'homme. "A l'époque, je ne l'avais pas lu. Mais ce qu'on en disait dans la presse et dans les partis démocratiques, c'était que ce programme était inacceptable, imbuvable et j'en passe. C'était à l'époque de la montée du Vlaams Blok. Ce plan en 70 points avait justifié la mise en quarantaine du parti d'extrême droite. C'était il y a 20 ans. Ce que j'ai voulu faire, c'est comparer les politiques mises en place depuis et ce programme en 70 points ."
Et qu'en avez-vous tiré comme conclusions ?
En lisant le programme du Vlaams Blok, qui faisait hurler les démocrates, on constate que de nombreux points ont été mis en œuvre par des partis démocratiques et que d'autres points sont aujourd'hui tombés dans le débat public. Après la lecture de ce programme en 70 points, j'en suis arrivé à la conclusion que le cordon sanitaire n'a pas rempli sa mission. Il a certes évité que le Vlaams Blok/Vlaams Belang accède au pouvoir. Mais il n'a pas empêché ses idées d'être mises en œuvre. Le Vlaams Belang devrait être à la fois fort content et très désespéré. Content de voir son programme mis en œuvre mais désespéré de constater qu'il a été appliqué par d'autres que lui. On peut comprendre dès lors pourquoi Filip Dewinter, le leader du parti d'extrême droite, estime qu'il faut en revenir aux fondamentaux, que le Vlaams Belang doit se radicaliser pour exister à nouveau. On le voit dans la proposition qu'il a faite en janvier et qui vise à interdire aux femmes voilées de conduire une voiture.
Qui est responsable de cette mise en œuvre ?
Toutes les majorités qui ont été mises en place depuis 20 ans. Le Vlaams Belang est descendu près du seuil d'éligibilité (5 %) après avoir dépassé la barre des 20 %. On peut se demander si ce n'est pas parce que ses électeurs se sont rendu compte que les partis traditionnels étaient prêts à appliquer son programme avec tout ce que cela implique comme régression au niveau des droits humains.
Les idées du Vlaams Blok ont percolé dans la sphère politique mais n'est-ce pas parce que, en 20 ans, la société a changé et que les citoyens sont demandeurs ?
On peut le voir de cette façon mais c'est, à mon sens, le résultat d'une absence de pédagogie dans le chef des politiques et celui d'une fuite en avant de leur part. Dans leur discours, certains responsables se sont lâchés. Ecoutez Lisbeth Homans (NdlR : ministre flamande N-VA) à Anvers proposer qu'on donne aux parents qui travaillent la priorité pour une place dans une crèche. Ecoutez Jacqueline Galant (NdlR : ministre fédérale et bourgmestre de Jurbise) assumer tranquillement le fait qu'elle ne veut pas de logements sociaux dans sa commune. Un tel discours permet aux gens de se sentir autorisés à durcir le leur et à avoir des demandes de plus en plus sécuritaires. J'appellerai cela du populisme pénal, qui s'exprime aussi quand on vote une loi durcissant l'octroi de la libération conditionnelle simplement parce que celle de Michelle Martin a choqué l'opinion ou quand on veut étendre la déchéance de la nationalité belge pour combattre le terrorisme alors que l'on sait que cela ne sert à rien. Cette dérive sécuritaire se fait au détriment des libertés fondamentales mais on semble ne pas s'en soucier. Veut-on en arriver à un Patriot Act à l'américaine qui a amplement démontré son inanité ?
Un plan jugé imbuvable, et pourtant largement exécuté
La liste des propositions figurant dans le "plan en 70 points" produit par le Vlaams Blok en 1992 et aujourd'hui adoptées par les partis traditionnels, qui ne voulaient pas en entendre parler à l'époque, est impressionnante, relève Me Deswaef.
1 | Secrétariat d'Etat à l'immigration. Sa création était demandée au point 4 du plan du Vlaams Blok. Il existe depuis la fin des années 2000, explique l'avocat. Désormais, un secrétaire d'Etat se concentre spécifiquement sur cette problématique. Et ceux qui ont occupé le poste, d'Annie Turtelboom (Open VLD) à Theo Francken (N-VA) en passant par Maggie De Block (Open VLD) et Melchior Wathelet (CDH), ont fait de la surenchère, en se réjouissant, notamment, du nombre d'expulsions réalisées sous leur mandat.
2 | Centres fermés pour étrangers en séjour illégal ou en fin de procédure. En 1989, un centre a été créé à Melsbroeck pour "accueillir" les repris de justice en séjour illégal qui avaient purgé leur peine et attendaient leur expulsion. Le Blok voulait (point 39 de son plan) une extension de ces centres. A l'époque, il n'en était pas question. Aujourd'hui, il y en cinq, dont deux au bord des pistes de l'aéroport de Zaventem, de quoi accélerer les expulsions. Et l'on y retrouve des femmes, des familles et des mineurs non accompagnés, commente le président de la Ligue.
3 | Expulsions collectives. Le VB (point 45 du plan) les encourageait et proposait qu'on les réalise à l'aide des C-130 de la force aérienne belge. Depuis plusieurs années, plusieurs fois par an, on expulse massivement, depuis Melsbroeck, à bord de C-130, des étrangers, surtout des Congolais, alors que le protocole additionnel à la Convention de Genève interdit les expulsions collectives. Et cela en sachant très bien qu'en arrivant à Kinshasa, les expulsés seront rackettés voire emprisonnés et maltraités.
4 | Pays sûrs. Au point 37 du plan de VB, figure la proposition de dresser une liste de pays "non sûrs". Le but était de réserver la possibilité de demander l'asile aux ressortissants des pays figurant sur cette liste. Qu'a-t-on fait depuis ? Le contraire mais ce contraire veut dire la même chose. Sous la législation précédente, Maggie De Block a en effet adopté une liste de "pays sûrs" dont les ressortissants ont moins de chances d'obtenir l'asile en Belgique. Et que veut faire Theo Francken ? Etendre cette liste à des pays comme le Cameroun, dirigé par un dictateur, ou le Sénégal, où le taux de mutilations génitales et de mariages forcés est effrayant.
5 | Le "Voor eigen volk eerst". Le VB voulait, au nom de ce principe, réserver les logements sociaux aux nationaux (point 24 de son plan). Il y a quelques années, souligne notre interlocuteur, le gouvernement flamand a frappé beaucoup plus fort avec son "wooncode", exigeant que les personnes souhaitant habiter dans 69 communes de la périphérie bruxelloise prouvent avec la commune des liens social, économique ou culturel spécifiques, ce qui excluait les francophones et les étrangers. La Cour constitutionnelle a retoqué cette disposition mais aujourd'hui, le gouvernement flamand désire instaurer l'exigence de la connaissance du néerlandais pour occuper un logement social en Flandre.
6 | L'accès à la nationalité. Au point 27 du plan, le Blok voulait durcir cet accès, proposant l'instauration d'un examen de citoyenneté. La réforme du code de nationalité de 2013 va en ce sens, scande Alexis Deswaef. L'acquisition de la nationalité belge devient un privilège quasiment inaccessible alors que les spécialistes disent que c'est le meilleur moyen pour décrocher un travail, et s'intégrer.
7 | L'élève a dépassé le maître. Le Blok a vu ses voeux réalisés en d'autres matières : la pénalisation de l'aide apportée aux illégaux, l'expulsion en cas de condamnation pénale, la prime au retour, le permis de travail limité pour les étrangers sont devenus realité. Sur certains points, les dirigeants actuels sont même allés plus loin que le VB, relève Me Deswaef. Exemple : Anvers a voulu instaurer une taxe d'inscription de 250 euros pour tout étranger désirant s'y installer. La mesure a été recalée mais aujourd'hui Theo Francken veut la généraliser à tout le pays.