"Le thème de l'immigration est crucial pour la N-VA"
Le président de la N-VA estime que le racisme est souvent un prétexte pour masquer un échec personnel. Les Berbères seraient particulièrement difficiles à intégrer, selon lui. L'opposition, mais aussi les libéraux regrettent cette stigmatisation.
- Publié le 24-03-2015 à 19h59
- Mis à jour le 25-03-2015 à 07h03

Bart De Wever a de nouveau fait parler la poudre. Tout commence samedi, dans l'impressionnante maison communale d'Anvers. Le maître des lieux a invité son homologue rotterdamois Ahmed Aboutaleb à la présentation de "#Radicalisme#Extrémisme#Terrorisme", un essai de Bilal Benyaich (VUB) sur les jeunes partis en Syrie. Au cours du débat qui s'ensuit, Bart De Wever déclare qu'avec une autre politique d'immigration et d'intégration, "je ne serais pas bourgmestre d'une ville qui a vu 70 des jeunes prendre part à un conflit qui n'est pas le leur". Il ajoutera que "plus l'enseignement et les politiques d'emploi permettent d'éviter les discriminations et donnent une chance d'éviter la relégation, plus nous parviendrons à endiguer la radicalisation des jeunes sur le long terme" .
Le lendemain, ces propos sont commentés en boucle sur les plateaux des télévisions flamandes et dans les médias sociaux. Les associations de défense des minorités se félicitent que le bourgmestre d'Anvers reconnaisse enfin l'existence de discriminations qui rendent difficile l'intégration des jeunes immigrés. Mais font remarquer que l'intégration est une compétence du gouvernement flamand, dans lequel siège la N-VA presque sans discontinuer depuis onze ans. C'est même la N-VA qui a en charge le dossier depuis 2009.
Asiatiques versus Berbères
Bart De Wever estime manifestement qu'il a été mal compris. Il se fait inviter lundi soir sur la VRT pour préciser son point de vue. Il y livre une version plus en ligne avec des prises de parole antérieures. Plus musclée aussi. Il dit d'abord, pour dédouaner son parti, que les problèmes d'intégration sont antérieurs à l'arrivée de la N-VA et que, grâce à la N-VA, "une véritable politique d'intégration a enfin été mise en place".
Il a aussi pointé du doigt la communauté berbère - 80 % de la diaspora marocaine à Anvers - qui serait la moins bien intégrée. En se défendant d'être raciste. "Le racisme, ce n'est pas une cause, a-t-il dit. C'est la conséquence d'une mauvaise intégration. Je n'ai encore jamais rencontré un migrant asiatique qui se dise victime de racisme. […] Le racisme est trop souvent invoqué comme excuse pour un échec personnel, surtout auprès de certains groupes de population, comme la communauté marocaine. Surtout les Berbères. Ce sont des communautés fermées, avec une défiance envers les autorités."
Des propos qui rappellent la teneur d'un mail rédigé par Theo Francken (N-VA) dans lequel le secrétaire d'Etat à l'Immigration s'interrogeait sur la "valeur ajoutée des diasporas marocaine, congolaise et algérienne" au contraire de celle des diasporas juive, chinoise et indienne.
Les électeurs venus du Vlaams Belang
Les réactions n'ont pas manqué. Le SP.A et Groen ont accusé Bart de Wever de stigmatiser une communauté sans avoir de solution. Des grincements de dents ont également été entendus dans la majorité. Le président du MR, Olivier Chastel, et son homologue de l'Open VLD Gwendolyn Rutten ont dit rejeter les amalgames et toute stigmatisation. "Les libéraux croient en l'égalité des chances et aux talents de chaque individu", ont-ils avancé.
Faut-il voir dans la sortie de Bart De Wever la première réplique au dernier sondage La Libre/RTBF qui montre une N-VA un peu à la peine ? Le politologue Dave Sinardet ne le croit pas. "Il aurait fallu prévoir les réactions après la première intervention de samedi, ce qui paraît difficile, analyse-t-il. En revanche, il ne fait aucun doute que l'immigration est un sujet important pour la N-VA, qui a pris beaucoup d'électeurs au Vlaams Belang, mais sait que ces électeurs sont très exigeants."
Les Belgo-Marocains sont majoritairement d'origine berbère
On les appelle les Kabyles, les Rifains, les Chaouias, les Tamazights, les Chleuhs, les populations du Tell, les Touaregs ou les Berbères des oasis en fonction de leur mode de vie, de leurs origines géographiques ou de leur langue.
Leur culture est riche de 5 000 ans d'histoire, et leurs régions s'étendent de l'Atlantique à la vallée du Nil, de la Méditerranée au Niger.
Les Berbères (ou Amazigh) sont donc l'ensemble de ces peuples autochtones de l'Afrique du Nord qui se partageaient les langues berbères avant de subir de multiples colonisations dont la plus importante, l'expansion arabe.
Depuis lors, ils n'ont jamais aussi bien porté leur nom. Dans la culture gréco-latine, le terme "barbarus" désignait "l'étranger", et c'est cette condition qu'ils ont partagée sur leurs terres ancestrales, jusqu'à lutter, pour la plupart d'entre eux, contre les colonisations espagnole et française au siècle dernier.
La résistance des Berbères
Quatre-vingts pour cent des 400 000 Belges d'origine marocaine, sont également d'origine berbère, explique Mohammed El Battiui, président d'Amazigh, l'association mondiale des Berbères. Cette caractéristique de notre pays s'explique par des raisons historiques.
Au Maroc, en effet, les Berbères proviennent de différentes régions qui couvrent le sud du pays, comme la région du Rif, dans le nord. En 1964, lorsque le jeune Etat marocain finalise une convention de travail avec notre pays, il privilégie le départ vers la Belgique des habitants du Rif.
"Ceux-ci sont très pauvres, ils ont une identité ethno-culturelle propre, et ont toujours été plus enclins à s'opposer au jeune Etat", raconte Thomas Lacroix, docteur en géographie à l'université de Poitiers.
"C'est une population qui a en effet toujours été très rétive à la centralisation politique", précise l'historienne Sylvie Lausberg. "Déjà en 1927, elle avait mené avec persévérance la guerre du Rif contre les colonisateurs espagnols et français. Elle gênait donc le pouvoir marocain, qui a privilégié son départ pour la Belgique."
Par la suite, en revanche, comme le confirme Thomas Lacroix, la monarchie marocaine a toujours laissé beaucoup de latitude à la communauté berbère. Contrairement à ce qui a pu se passer en Algérie, la reconnaissance a été telle que la langue berbère est désormais une langue officielle au Maroc.
La renaissance d'une culture
"C'est vrai que l'on assiste à une renaissance de la culture amazigh, mais cette renaissance ne s'accompagne d'aucun repli, comme le laissent croire les propos scandaleux de Bart De Wever, regrette Sylvie Lausberg. Au contraire, la culture amazigh se distingue par toutes les rencontres qui ont caractérisé son histoire."
"Ces propos à eux seuls prouvent qu'il ne connaît rien de la communauté belgo-marocaine", conclut de son côté Mohammed El Battiui.
Le livre sur le radicalisme qui a lancé le débat
Bilal Benyaich, politologue à la VUB, est un des meilleurs spécialistes en matière de radicalisation des musulmans de Belgique.
Avec le chercheur Montasser AlDe'emeh (Université d'Anvers), Bilal Benyaich est aussi un des meilleurs connaisseurs du phénomène des jeunes belges partis combattre en Syrie. M. Benyaich fut un des premiers, début 2013, à avertir du danger que ceux-ci pouvaient représenter. Il indiquait alors que leur principal ressort était peut-être plus la création d'un califat sunnite plutôt que la lutte contre le président Assad.
Dans son dernier ouvrage, "#Radicalisme #Extremisme #Terrorisme" (en néerlandais), il distingue ces termes. Le radicalisme, qui relève de la liberté d'expression, vise à l'instauration d'un autre ordre : ce pourrait être la N-VA. L'extrémiste, lui, n'est pas prêt à des compromis : cela pourrait être le Vlaams Belang. S'il incite à la haine, il n'est plus dans la liberté d'expression. Le dernier stade comprend la violence.
Il note que radicaux et extrémistes (violents) recherchent la polarisation. Il faut combattre tous les extrémismes, pas seulement le musulman, sous peine de jeter les personnes dans les bras des jihadistes. Il déplore qu'à la veille du jugement Sharia4Belgium, le parquet ait choisi de ne pas poursuivre Filip Dewinter pour son jeu vidéo où il fallait abattre le plus de musulmans.
Il note que le débat sur les combattants syriens est empreint de simplisme : les uns disent que l'islam mène à la radicalisation et les autres que c'est la discrimination. Trop simple, dit-il, soulignant que les facteurs sont multiples. Il distingue six types de combattants syriens, dont l'opportuniste ou le suiveur : c'est à propos de celui-ci que Bart De Wever a dit reconnaître, lors d'un débat samedi, les Berbères d'Anvers.