Charles-Ferdinand Nothomb: "L'affaire Dutroux a créé plus d'émoi que les Tueries"
- Publié le 29-10-2017 à 09h05
- Mis à jour le 29-10-2017 à 13h09

Charles-Ferdinand Nothomb a été ministre (PSC) de l'Intérieur de début 1982 à 1986, soit la période au cours de laquelle les tueurs du Brabant ont frappé, avec le bilan que l'on sait.
Quel était le climat à l'époque ? Comment avez-vous vécu ces années de plomb ?
Quand je suis devenu ministre de l'Intérieur, je me préparais à affronter des troubles sociaux. La sidérurgie était en crise, nous avions mis en place un gouvernement d'austérité. Tout semblait réuni pour connaître une contestation sociale forte. Est arrivé l'inattendu, à savoir des "violences" qui n'étaient pas dans notre culture. Des catastrophes naturelles, comme une tornade ou un tremblement de terre, mais aussi des violences inusitées et inquiétantes pour la sécurité publique, comme les attentats des CCC (Cellules communistes combattantes, NdlR) et les tueries du Brabant. Jusqu'alors, l'ambiance générale était bon enfant au point que, dans certains milieux de gauche surtout, on ne voyait pas pourquoi on aurait doté la gendarmerie, dont les membres roulaient en 4L, de moyens supplémentaires.
Quand les CCC et les tueurs du Brabant se sont mis à commettre leurs méfaits, le ministre de l'Intérieur que j'étais était un acteur et un spectateur privilégié, mais il n'était pas en charge des enquêtes. C'est Jean Gol, ministre de la Justice, qui me faisait chaque semaine des rapports sur celles-ci. S'agissant des tueurs du Brabant, je n'ai d'autres souvenirs précis que les hypothèses qui ont été formulées à l'époque. La gendarmerie était un corps respecté. Lorsque des soupçons ont été portés sur elle, j'ai interrogé le haut commandement et ses réponses ont fait que je n'ai pas pu imaginer une seconde que la gendarmerie veuille fomenter un coup d'Etat. Ce qui ne voulait pas dire que l'un ou l'autre de ses membres n'ait pas eu l'intention de faire du mal à l'Etat ou cherché à ce qu'il se renforce en matière sécuritaire.
Lors des réunions de cabinet, j'affirmais n'exclure aucune hypothèse. Je ne savais rien et tout était possible, que les tueurs aient été des gens qui voulaient se faire de l'argent, des fous, des personnes cherchant à se rendre célèbres ou à faire du mal à l'Etat. Je défendais l'idée que la police et la justice devaient faire leur travail. Ce qu'elles ont fait mais pas assez vite pour attraper les tueurs.
Qu'est-ce que ce dossier a changé ?
Les tueries ont poussé le Conseil des ministres à décider de mieux équiper les forces de l'ordre. Des voitures et des armes plus modernes ont été commandées. Pour la gendarmerie et pour les polices communales. Est-ce cela qui a fait que les attaques se sont arrêtées ?
Ressentiez-vous de l'inquiétude, voire de la peur au sein de la population ?
Certes, il y en avait mais pas au point d'attirer du ressentiment ou de la colère à l'égard des institutions et des dirigeants. J'ai été pris à partie de façon beaucoup plus agressive après le drame du Heysel. Cela a surtout apporté de l'eau au moulin de ceux qui voulaient renforcer la sécurité.
Cela dit, les membres du gouvernement ont fait l'objet d'une protection renforcée. Le ministre de la Justice, Jean Gol, roulait en voiture blindée et on avait posté des gendarmes devant mon domicile bruxellois. Certains voisins étaient très contents car ils se sentaient davantage en sécurité, d'autres se plaignaient de ne plus pouvoir garer leur voiture comme ils l'auraient voulu.
Il y a eu bien plus de ressentiment après l'affaire Dutroux. Le climat était tout autre. La Marche blanche, la mise en cause de la justice et de la gendarmerie n'auraient jamais eu lieu dans les années 80. Sans l'affaire Dutroux, on n'aurait pas osé dissoudre la gendarmerie. Dix ans plus tôt, on a entendu des critiques mais l'indignation n'était pas du même niveau.
Toutes ces affaires ont-elles créé des tensions au sein de la classe politique ?
Pas particulièrement.
L'affaire des tueurs du Brabant peut être qualifiée d'affaire d'Etat. Plus de trente ans plus tard, elle n'est toujours pas résolue. Cet échec, comment le ressentez-vous ?
Je suis plein d'admiration quand la police arrête des gens et je n'ai pas propension à l'accabler quand elle ne trouve rien. Mon préjugé est que les enquêteurs ont fait leur travail de manière sérieuse mais qu'ils n'ont pas pu trouver.
Quant à la mise en cause de gendarmes, elle a surtout porté sur d'anciens membres du corps. Les membres actifs étaient sous contrôle. Les autres ne l'étaient pas. Mais cela ne veut pas dire pour autant que les tueurs soient à chercher parmi ceux-ci.
Que pensez-vous des derniers rebondissements ?
Je serais content si les dernières pistes en date se révélaient exactes. Cela mettrait les choses au point. Mais je ne peux pas dire qu'elles le soient.
Pour ce type d'affaires, la prescription a été portée à quarante ans. Certains affirment que cela ne sert qu'à maintenir les victimes dans un état d'attente insupportable. Qu'en pensez-vous ?
Je pense qu'on a eu raison de ne pas fermer le dossier pour les victimes et parce que l'intérêt de l'Etat est en cause, si du moins on découvre que les tueries ont été le fait de gens comme des anciens membres de la brigade Diane. Il ne faut pas laisser dormir les auteurs, leur accorder une impunité.
La Belgique est-elle mieux dotée actuellement, notamment dans la lutte contre le terrorisme ?
Elle est mieux équipée qu'elle ne l'était dans les années 80. Les corps de police sont plus attentifs.
Pourtant, les services de police ou de renseignement se plaignent parfois d'un manque de moyens.
Il n'a jamais été populaire pour un ministre de la Justice ou de l'Intérieur de demander des crédits supplémentaires pour leurs services. Les budgets sont serrés aujourd'hui, mais ils l'étaient déjà à l'époque et les ministres avaient le sentiment qu'il était de leur devoir de faire des économies plutôt que de céder à des demandes.
Les ministres qui vous ont succédé sont-ils venus vous voir pour vous demander conseil ?
Non. J'aurais pourtant des tas de conseils à donner mais personne ne les veut. Mais, bon, je me souviens que moi aussi, quand je suis arrivé aux fonctions que j'ai occupées, je ne suis pas allé voir mes prédécesseurs, sinon Pierre Harmel car c'était saint Pierre Harmel… Je suis notamment allé le voir quand, comme président de parti, j'ai été confronté au dossier de l'avortement. Et j'ai trouvé un Harmel plein de nuances…
"Pourquoi je n'ai pas démissionné après le drame du Heysel"
Votre plus mauvais souvenir, n'est-ce pas, in fine, le drame du Heysel (39 morts et plus de 454 blessés lors d'une finale de coupe d'Europe de football, le 29 mai 1985) ?
En fait non car, pour un homme politique qui est sûr d'avoir raison, avoir à affronter l'opinion, ce n'est pas grave. Ce qui est grave, c'est d'être hésitant et moi, je ne l'étais pas. Quand on était au Parlement et que mes adversaires, qui étaient principalement les libéraux francophones, demandaient ma démission, je réagissais en grommelant : "démagogues, démagogues".
J'ai défendu la police car c'était mon job et que j'estimais injuste qu'on essaie de transférer la responsabilité du monde du football vers le monde de la police.
Si j'ai un regret, c'est que j'aurais dû attaquer le monde du football de front. C'est lui qui est responsable. Pourquoi ces gens sont-ils morts ? C'est parce qu'on leur a menti. L'Union belge était au courant que ce n'étaient pas des Belges qui étaient dans le bloc Z. Tous les billets avaient été revendus au triple du prix à des Italiens. Pour la gendarmerie, le périmètre était marqué belge et les Belges n'avaient pas à être protégés car ils étaient neutres. A l'époque, j'avais le sentiment que je devais protéger un peu tout le monde. Y compris l'Union belge, qui m'avait dit qu'elle avait de gros problèmes d'assurances et qu'elle voulait ne pas être tenue pour responsable pour ne pas avoir à payer. J'aurais dû attaquer plus dur. Cela dit, je n'ai jamais eu autant de voix de préférence dans le Luxembourg qu'après le Heysel. Des libéraux indignés ont voté Nothomb, ce qu'ils n'auraient jamais fait d'instinct.