Pour faire lire un enfant, aidez-le à parler
Pour Nicole Wauters, l'apprentissage de la langue orale est une clé indispensable pour lutter contre l'illettrisme.
- Publié le 24-02-2018 à 13h24
- Mis à jour le 25-02-2018 à 14h42

Pour Nicole Wauters, l'apprentissage de la langue orale est une clé indispensable pour lutter contre l'illettrisme.C'est en me penchant sur les enfants d'origines étrangères qui arrivaient à l'école sans maîtriser la langue française que je me suis rendue compte que les difficultés étaient plus importantes que prévu : le nombre d'élèves, même francophones, ne pouvant se débrouiller en français était bien plus grand que je ne l'imaginais."
À la retraite depuis un mois, Nicole Wauters a parcouru le terrain scolaire bruxellois durant des dizaines d'années. Conseillère pédagogique puis inspectrice dans le primaire, elle a observé avec acuité la maîtrise du français dans le chef des élèves. Et ses constats ne sont pas toujours réjouissants.
Les profondes racines de l'illettrisme
"En matière d'illettrisme, nos écoles accueillent dès le primaire des élèves qui n'ont parfois bénéficié d'aucun apprentissage du lire et de l'écrire. Certains de ces enfants ont vécu une enfance chaotique faite de déracinement ou de traversées de pays en guerre, ce qui ne leur a pas permis de suivre une scolarité normale. Des classes Daspa (Dispositif d'accueil et de scolarisation des primo-arrivants) existent, mais pas partout et l'intégration de ces élèves présente des défis d'apprentissage complexes pour lesquels les enseignants sont peu outillés. Toutefois l'erreur serait de croire que la question de l'analphabétisme se limite à ces seuls élèves."
Nicole Wauters croise plus régulièrement des élèves qui ont suivi une scolarité normale mais qui peinent à déchiffrer des textes et s'exprimer par écrit à la sortie de l'école primaire. Ces élèves engagés dans des processus de décrochage courent le danger d'être les futurs illettrés ou analphabètes fonctionnels de notre société.
Un des grands problèmes de notre enseignement, note celle qui milite désormais à CGé, le mouvement d'éducation permanente Changement pour l'égalité, est que les enseignants, dès la maternelle, font face à des classes trop nombreuses. Or, "c'est à l'école maternelle que l'illettrisme trouve ses racines. Quand un enseignant fait face à une classe de 24 jeunes enfants, il lui est parfois difficile non seulement de déceler les enfants qui peinent davantage que les autres, mais surtout de mettre en place les stratégies immédiates de soutien."
Parler, parler, s'exprimer
Sans transformer l'école maternelle en une pré-école primaire, Nicole Wauters souligne combien les enseignants du maternel peuvent accompagner les enfants vers la lecture et l'écriture.
Une des clés, à cet égard, est de travailler la langue orale. "Il faut aider et former les enseignants pour qu'ils puissent développer une telle pédagogie. Les enfants qui sont en difficulté ne sont pas toujours les enfants qui présentent de comportements difficiles. Au contraire, ce sont souvent des enfants sages et discrets chez lesquels on ne perçoit pas de manière visible la détresse. Il est dès lors indispensable de les rejoindre et de réaliser un travail systématique d'apprivoisement de la parole. Il faut les aider à verbaliser, à parler, à s'exprimer. On ne se rend pas assez compte combien la maîtrise de la langue orale, la connaissance des structures de la langue et du vocabulaire sont indispensables pour aborder l'apprentissage plus formel de la lecture et l'écriture. Cet apprentissage de l'oral ne peut cependant se faire que dans un climat de sécurité." Sur ce point, note l'ancienne inspectrice, tout l'enjeu est d'aider et de valoriser les élèves qui peinent dans les classes suite aux ruptures qui peuvent exister entre leurs codes familiaux et les codes de l'école.
Décoder la langue
Un autre objectif sur lequel l'enseignement doit continuer à mettre le focus est celui de l'apprentissage du décodage des sons, des mots et des phrases. Du fait que R + A se dit et se lit RA. "Il y a quinze ou vingt ans, l'école a parfois un peu oublié l'importance du décodage. En réaction à des méthodes jugées trop mécaniques, la tendance fut de mettre toute la priorité sur le sens du texte et des mots. Aujourd'hui, l'on est revenu à une position plus nuancée : l'apprentissage du principe alphabétique, autrement dit du processus de décodage, est une étape incontournable."
Toutefois, "le souci est que l'on considère, en début de troisième primaire, que les élèves savent lire. Or, les deux premières années du primaire ne suffisent pas. Beaucoup d'enfants, en début de troisième primaire, ne parviennent pas encore à avoir une lecture fluide. Ils se retrouvent dès lors noyés sous la masse des textes que l'école leur demande de traiter. Ils perdent pied et décrochent. Non seulement l'entraînement au décodage doit être poursuivi, mais il est essentiel d'apprendre à tous les élèves à comprendre ce qu'ils lisent. Ceci exige de mettre en place un apprentissage explicite : où trouver les informations, comment les reformuler, les synthétiser, comment justifier, argumenter tel ou tel propos. Cet apprentissage doit s'organiser au sein des classes et dans toutes les disciplines."
Depuis toujours, l'apprentissage de la lecture se retrouve au rang des priorités, tant les capacités d'un élève en la matière déterminent sa réussite future. Aujourd'hui, cet apprentissage trouve une coloration plus particulière encore. Avec le numérique, les élèves arrivent en classe en connaissant beaucoup de choses, poursuit en substance Nicole Wauters. Mais ce sont souvent des bribes d'informations peu structurées dans leur esprit. À l'école d'organiser ces savoirs. À l'école aussi d'encourager les élèves à creuser et approfondir un sujet. "Le phénomène du zapping touche toute notre société, et les élèves ont vite l'impression de savoir quelque chose. Ils ressentent peu le besoin de creuser une question. Or, leur savoir est souvent superficiel. L'école doit donc déployer beaucoup d'énergie pour encourager l'élève à faire l'effort de revenir sur un texte, l'approfondir et en déceler les nuances. À lui faire ressentir combien ce savoir l'aide à apprendre et à gagner en autonomie." Comme pour tout, comme toujours, une lecture aisée est un préalable indispensable à un tel effort. Et si l'objectif est de faire de tous les jeunes des "sujets autonomes, maîtres de leur propre destin, pleinement capables de jouer un rôle actif dans la société", conclut Nicole Wauters en citant le philosophe Jurgen Habermas, alors la lutte contre l'illettrisme est plus que jamais une lutte citoyenne.
Des outils pédagogiques appropriés à l'enseignement de l'écrit et à la compréhension du langage sont édités, note Nicole Wauters, aux Editions de la Cigale ( www.editions-cigale.com), et par le centre Alain Savary ( http://centre-alain-savary.ens-lyon.fr/CAS/maternelle/la-delicate-question-du-langage-en-maternelle)