"Il y en a qui bossent, d'autres qui sont fainéants. C'est la même chose en Flandre et en Wallonie"
Marc Buytaert a quitté Zwijndrecht pour Houffalize. Il redoute que la Wallonie ne perde, elle aussi, son authenticité.
- Publié le 18-08-2023 à 13h16
- Mis à jour le 20-08-2023 à 08h03

En cette période estivale, les ruelles et les terrasses de Houffalize se remplissent de visiteurs venus du nord. L'oreille attentive décèle des accents anversois, gantois, louvanistes. Néerlandais aussi. Passé la belle saison, les touristes retournent dans leurs contrées, contents d'avoir pu profiter des forêts ardennaises, des quelques cols à gravir à vélo et des sentiers pentus. Mais il y en a un qui a opté pour l'aller simple. Marc Buytaert, ancien policier anversois, ancien échevin socialiste dans la commune de Zwijndrecht, a choisi de poser ses bagages au bord de l'Ourthe il y a quinze ans et n'est pas près de les replier. Il est vrai que la raison de sa venue n'a rien de touristique. Sa présence revêt presque une dimension initiatique. "Je suis venu dans les Ardennes pour que mes enfants retrouvent la façon de vivre que j'ai connu à leur âge dans mon village natal. Je ne voulais plus qu'ils soient confrontés à l'individualisme", confesse-t-il assis dans son appartement, entouré d'instrument de musiques et de livres. Une démarche curieuse qui mérite quelques explications.
Marc Buytaert est né à Anvers et a grandi à Burcht, sur la rive gauche de l'Escaut. Le village d'alors n'a rien à voir avec l'entité de la périphérie anversoise qu'il est devenu. Burcht intégrera en 1977 la commune de Zwijndrecht, récemment mise sous le feu des projecteurs à cause du scandale de pollution aux PFOS de l'usine 3M. "À l'époque, il y avait plus de vaches que d'habitants. Pour vous donner un ordre de grandeur, il y avait alors 23 fermes. Aujourd'hui, zéro", synthétise-t-il. Et l'on imagine la jeunesse qui dut être la sienne, celle d'un gamin du village bien accroché à sa terre, "dans une commune rurale ou tout le monde se connaissait", se souvient-il.

Détachement à Bruxelles
Sa carrière dans la police l'emmène en détachement à Bruxelles plusieurs années. L'occasion pour lui d'évoluer dans un environnement normalement multilingue, mais en fait dominé par le français. "Quand j'apprenais le français à l'école, j'étais toujours en échec. Puis on m'a détaché à Bruxelles et à cette époque-là, on parlait le français pour s'entendre. Je me suis alors pas mal amélioré", raconte-t-il avant de concéder que c'est derrière son comptoir qu'il a véritablement appris à manier la langue de Molière. Mais nous y reviendrons.
Marc Buytaert fut échevin à Zwijndrecht entre 1983 et 1988 sous la bannière des socialistes flamands. "Mon père était syndicaliste pour la FGTB et ma maman était très engagée socialement. Chez nous, on parlait politique matin, midi et soir. Déjà à huit ans, j'allais coller dans affiches de campagne avec mon père", retrace-t-il aujourd'hui. La politique était une évidence, le socialisme aussi.
Au début des années 90, il décide toutefois de quitter le navire, déçu par la tournure que prend le parti qu'il a toujours soutenu. "C'était l'époque où le parti était présidé par Frank Vandenbroucke. Je sentais à ce moment-là que les lignes bougeaient plus vers la droite que vers la gauche et je ne m'y sentais plus à mon aise. Je me suis dit que, étant socialiste, je ne pouvais pas rester dans le parti."
Marc Buytaert doit dans la foulée arrêter la politique à cause de ses fonctions dans la police. Quand il retournera dans l'arène, ça sera au milieu des Ardennes. Mais l'environnement ne sera finalement pas si éloigné du Zwijndrecht de ces débuts, en dépit des kilomètres qui séparent les deux communes.
Je vis ici une sorte de déjà-vu, en ce sens que nous vivons ici d'une façon similaire à ce que j'avais connu à Zwijndrecht quand j'étais moi même jeune, il y a 50 ans.
Comme il y a 50 ans
"Je suis à Houffalize depuis maintenant quinze ans. Mes deux enfants étaient à l'époque jeunes et je me disais que ça serait mieux pour eux s'ils grandissaient dans une société telle qu'elle a encore cours ici, dans les villages des Ardennes. Pour ma part, je vis une sorte de déjà-vu, en ce sens que nous vivons ici d'une façon similaire à ce que j'avais connu à Zwijndrecht quand j'étais moi-même jeune, il y a 50 ans. Attention, je ne veux pas dire que les gens ici sont arriérés de cinquante ans, pas du tout, je ne veux pas être vexant. Mais si je compare les deux sociétés, je note que nous avons ici la sociabilité que je retrouvais dans mon village natal, avant qu'il ne devienne une partie de la périphérie d'Anvers", développe-t-il. Aujourd'hui, l'homme considère ce projet de déménagement comme une réussite. Ses deux fils ont aujourd'hui la vingtaine et vivent également à Houffalize.
Marc Buytaert reste attentif aux développements de sa région d'adoption. "Je regrette de constater que l'on fait toujours les mêmes erreurs. Regardez par exemple l'urbanisme. C'est très important pour la vie des gens. Ça l'est aussi pour conserver l'âme d'une région ou, au contraire, pour la détruire. Je constate qu'ici, on crée de nombreuses maisons qui n'ont plus l'âme des Ardennes", déplore celui qui est aussi échevin dans l'opposition (liste Essentiel). "Le tourisme est le moteur économique de la commune. Or les touristes ne viennent pas uniquement pour le VTT, ils viennent aussi pour l'authenticité ! Et j'ai l'impression que personne ne comprend la nécessité de converser cette authenticité. En Flandre, c'est la catastrophe. Les rues sont moches et les villages sans âme. Il faut évoluer, évidemment, mais il faut garder son authenticité. Je dis toujours : 'Si tu ne gères pas ton futur, c'est le futur qui va te gérer'", professe-t-il.

La crainte de 2024
Retour il y a quinze ans, lorsqu'il débarque avec ses deux garçons dans un village qu'il ne connaît pas. Alors jeune pensionné, Marc Buytaert avait trouvé la parade pour s'intégrer dans ce village d'un peu plus de mille habitants. "La première semaine, les gens m'ont un peu regardé de travers. Au début, j'ai visité seul tous les cafés du village et après deux semaines, je connaissais tout le monde. Les gens commencent à te reconnaître, tu n'es plus le grand inconnu", se souvient-il. Il ira même jusqu'à ouvrir son propre café, le O'Rock, aujourd'hui fermé. "Au bar, il y avait des locaux et des touristes. Mon café, c'était un peu l'inverse de la politique bruxelloise : il y avait des Wallons qui ne parlaient pas le néerlandais, des Flamands qui ne parlaient pas le français mais les gens parvenaient à s'entendre ! Les Hollandais venaient aussi, sans parler le français mais on avait des discussions et une bonne entende. Et ça me rendait heureux."
Derrière son comptoir, l'ancien anversois s'est familiarisé avec la faune locale. Un point de vue idéal pour observer ce qui compose la société. Et son expérience bat en brèche les clichés qu'il entend souvent dans les discours politiques. "Mon café m'a permis de bien connaître les Wallons et croyez-moi, les gens que je voyais sont les mêmes que ceux qu'on peut voir à Anvers. Il y en a qui bossent, d'autres qui sont fainéants, d'autres qui profitent. Mais c'est la même chose en Flandre et en Wallonie. Vraiment, ça me choque d'entendre toujours les mêmes propos sur les Wallons fainéants." Lui se définit comme un belge originaire du nord et dont la langue maternelle est le néerlandais. "Je ne veux pas être défini comme un 'Vlaming' parce que ce mot a une connotation politique trop négative. Je ne suis pas un wallon non plus. Je suis un belge, originaire du nord, qui habite maintenant dans le sud."
Je lis les mêmes commentaires racistes, les mêmes réflexions antisociales, je vois le même manque d'empathie en Flandre et en Wallonie.
Marc Buytaert se montre un brin inquiet à l'idée que l'extrême droite ne se développe en Wallonie lors du scrutin 2024, portée par la liste Chez Nous de Jérome Munier. "Je lis les mêmes commentaires racistes, les mêmes réflexions antisociales, je vois le même manque d'empathie en Flandre et en Wallonie. La seule différence, ce ne sont pas les gens, mais plutôt le fait qu'en Wallonie, il n'y a jamais eu de vrai leader comme l'extrême droite flamande a pu avoir avec Filip Dewinter, Gerolf Annemans ou aujourd'hui Tom Van Grieken."