Dans le nord de Bruxelles, une campagne électorale souterraine : "C'est apparemment efficace, mais c'est vénéneux"
Sur le terrain ou via des chaînes de messages WhatsApp bien plus que par les médias traditionnels, la campagne électorale bruxelloise ne se déroule ni de manière conventionnelle, ni sur des thèmes classiques.

- Publié le 16-05-2024 à 06h36
- Mis à jour le 17-05-2024 à 17h28

Les derniers sondages bruxellois sont particulièrement bons pour le MR (22,9 %). Presque trop bons, soufflent certains observateurs. N'y aurait-il, dans la stratégie du PS bruxellois, distancé dans les derniers baromètres d'intention de vote (14,2 % à Bruxelles), un atout caché qu'ils ne voient pas venir, à l'approche de la dernière ligne droite ?
Au MR, on se garde bien d'enterrer trop vite Ahmed Laaouej et son parti. Le PS reste une machine électorale qui peut faire mal, en vitesse de croisière.
"Nous et le MR, c'est en réalité très serré, glisse un ténor du PS, sur la base d'un sondage à usage interne réalisé par le parti, et qui donne le MR et le PS au coude-à-coude. Dans les quartiers populaires, nous sommes toujours capables de redresser la barre dans les derniers jours avant le scrutin. Nous avons toujours une stratégie de dernière minute en réserve. Mais je n'en dirai pas plus…"
"Des sujets ultra-communautaires et Good Move"
Pour l'heure, la campagne électorale bruxelloise ne se déroule ni de manière conventionnelle, ni sur des thèmes classiques.
"Cela tourne autour de sujets ultra-communautaires, et de Good Move. Et je nous inclus dans l'analyse", résume un libéral.
"Les thèmes dépendent des quartiers, nuance Martin Casier (PS), député issu de Watermael-Boitsfort. Il y a la mobilité et Good Move, clairement. Mais aussi, beaucoup, l'enseignement, la rénovation énergétique et le coût du logement. Gaza revient aussi, dans une ou deux rencontres sur trois. C'est par contre très peu le cas de l'abattage (rituel), qui vit plus dans les groupes WhatsApp (un système de messagerie digital, NdlR)".
"Ces fameux groupes WhatsApp, on pourrait en faire une thèse de doctorat, ironise un élu socialiste. C'est devenu LE moyen de communication du PS. Nous avons déjà reçu des dizaines de messages d'Ahmed Laaouej (président du PS bruxellois) par ce canal. Ses messages initiaux sont ensuite envoyés à des leaders d'opinion locaux, dans chaque quartier, qui repartagent à nouveau le message dans leur communauté d'origine. Près d'un message sur deux concerne la situation à Gaza. Il y en a aussi beaucoup sur le PTB et Good Move. Via ces canaux, il n'y a aucun contrôle du public ni d'aucun journaliste, et les candidats ne font donc pas de langue de bois. C'est de la communication à sens unique."
Certains de ces messages, que La Libre, a pu consulter, sont assortis de consignes très didactiques visant à les partager sur les différents réseaux sociaux, en les déclinant par canal de diffusion – "vidéos Tik Tok", "Réels" Facebook, "Story" Instagram, etc. – ou en les transférant "par WhatsApp pour ceux qui ont des listes de diffusion".
Le PS n'est pas le seul parti à pratiquer de la sorte.
"Vénéneux pour le débat démocratique"
"Il y a l'espace public, officiel, où les gens restent polis. Et puis, il y a les groupes de conversation informels, sur WhatsApp par exemple, où tout est permis. Et où certains sont prêts à mettre n'importe quoi dans la bouche d'un concurrent politique sans crainte d'être démenti. C'est apparemment efficace. Mais c'est vénéneux pour le débat démocratique", regrette John Pitseys, chef de groupe Écolo au Parlement bruxellois.
Cette méthode de communication associée à une grosse présence sur le terrain serait, les socialistes en sont convaincus, bien plus efficace qu'une présence dans les médias traditionnels.
"Ce n'est pas une campagne souterraine. C'est là que se déroule la vraie campagne, du moins dans le Nord, objecte l'Anderlechtois Amin El Boujdaini, candidat sur les listes régionales du MR. Le PTB a réussi à installer Gaza comme thème de campagne, et le PS surfe dessus. Le PS et le PTB se concentrent sur les communes d'Anderlecht, Molenbeek, Saint-Gilles, Schaerbeek ou Saint-Josse. Là, les premiers sujets de campagne, ce sont la Palestine, l'abattage rituel et le port des signes convictionnels. C'est problématique, car ces sujets ne font que diviser les citoyens. Good Move revient aussi dans toutes les discussions. Les gens parlent par contre assez peu de sécurité, à part les parents et les grands-parents. Quant au pouvoir d'achat, seules les personnes déjà un peu intéressées par la politique à la base nous en parlent."
Les libéraux francophones, malgré une stratégie d'ouverture à la diversité sur ses listes – qui leur a d'ailleurs valu des accusations internes de communautarisme – restent largement perçus comme un corps étranger dans certains quartiers. Le PS bruxellois n'hésite pas à taper sur ce clou, les accusant de flirter "avec l'extrême droite".
Sur les réseaux sociaux, les Belges d'origine marocaine du MR se font traiter de Khobzistes. Cela signifie une personne prête à vendre sa maman et à tout renier pour un mandat. On nous traite aussi de sionistes, de vendus, de mécréants etc."
"Pour un candidat MR, ce n'est pas facile de faire campagne dans certains quartiers, confirme Amin El Boujdaini. Sur les réseaux sociaux, les Belges d'origine marocaine du MR se font traiter de 'Khobzistes'. Cela signifie une personne prête à vendre sa maman et à tout renier pour un mandat. On nous traite aussi de sionistes, de vendus, de mécréants etc. On passe notre temps à se justifier sur des sujets qui ne sont pas centraux pour Bruxelles."
Certains candidats prennent des libertés…
Défi éprouve également certaines difficultés.
"Des candidats Défi se sont fait rabrouer sur le terrain, abonde Joëlle Maison (Défi), députée bruxelloise. On les traite de racistes parce que le parti est contre le voile dans la fonction publique. Dans certains quartiers, notre discours ne passe pas. À Bruxelles, comme en Belgique, il y a malheureusement un clivage nord-sud."
Sur le terrain, certains élus n'hésitent toutefois pas à prendre quelques libertés avec le programme de leur parti. Fin avril, le député Emin Ozkara, candidat DéfI, a affirmé devant un large public que l'abattage rituel était une ligne rouge dont "on ne peut pas discuter". Or, son parti plaide dans son programme pour l'obligation d'étourdir et une neutralité totale des services publics.
Chez les Engagés, le candidat Hosni Essaouiki, transfuge du MR, a quant à lui occulté la véritable position de son parti, favorable à l'obligation d'étourdir. "En 2022, les Engagés ont tous voté contre l'interdiction de l'abattage rituel, donc pour le Halal", expliquait-il dans une vidéo sur Instagram, fin avril.
Les partis, pendant ce temps, regardent ailleurs. Songent-ils alors à cette citation de Machiavel ? "Une bataille que vous gagnez annule toute autre mauvaise action de votre part."