"Notre système agricole n'est pas viable dans un monde instable"
Le secteur agricole est frappé de plein fouet par la hausse des prix du carburant et des intrants chimiques. Alors qu'il ne peut pas fixer lui-même les prix de vente de ses productions, il redoute les prochaines crises.

- Publié le 27-04-2026 à 06h31
- Mis à jour le 27-04-2026 à 07h25

Sous une météo printanière et un soleil déjà bien présent, Florian Poncelet termine la "besogne" matinale. Dans l'étable, ses vaches ruminent paisiblement. Il a commencé son travail plus tôt pour recevoir La Libre sur son exploitation, située à Mellier, dans la commune de Léglise, en province de Luxembourg. À cette période de l'année, chaque minute compte. "En avril et en mai on manque souvent d'heures dans la journée", confie-t-il.
Les travaux ne manquent pas. "Les beaux jours sont de retour. Cette semaine je dois m'occuper de sortir mes bêtes qui ont passé l'hiver à l'étable, lance ce jeune agriculteur. Samedi je planterai mon maïs". Dans sa ferme, il élève 365 blancs bleus belges, et cultive en parallèle un peu plus de 40 hectares de terrain. Florian Poncelet est également président de la Fédération des jeunes agriculteurs (FJA), une organisation de représentation et défense du monde agricole.
"Pour les mettre au champ, je n'ai pas d'autre choix, je dois charger les vaches dans la bétaillère et faire des allers-retours", explique Florian Poncelet. Au prix du carburant ces dernières semaines, cela peut rapidement faire grimper la note pour des recettes qui ne suivent pas.
Obligé de travailler
Si en temps normal une augmentation des prix du carburant représente déjà une difficulté pour les agriculteurs, le moment de l'année auquel se produit celle-ci aggrave encore la situation. "Nous n'avons pas la possibilité de nous adapter, certaines choses doivent être faites maintenant. Non seulement il faut sortir les animaux, mais il faut également préparer les champs pour les cultures. Qu'on le veuille ou non, le tracteur boit. C'est comme ça."
Cet agriculteur a fait le calcul : chaque semaine il consomme 200 litres d'essence. "Cela me permet d'effectuer mes tâches quotidiennes. Et encore… mes terrains sont relativement proches."
Son calcul ne prend pas en compte les travaux de plus grande ampleur, qui doivent être effectués ponctuellement.
Pour fonctionner, les tracteurs et autres engins agricoles utilisent un carburant spécifique, vendu moins cher que le celui destiné au grand public. Le 28 février dernier (le jour du début de la guerre au Moyen-Orient) il se vendait a environ 80 centimes le litre. À l'heure d'écrire ces lignes, il avoisine 1,2 euro (TVA comprise) pour un litre de carburant. Florian Poncelet s'estime toutefois heureux, il a fait le plein au moment où les prix commençaient seulement à grimper.
Mille litres par jour
Pour les entreprises agricoles, cette augmentation des prix du carburant représente une charge encore plus importante. "Nous entrons dans la pire période en termes de consommation. Cela varie en fonction des machines, mais une ensileuse, par exemple, consomme environ 1000 litres de carburant par jour", explique Calmin Lapraille, gérant d'une entreprise agricole dans la province de Luxembourg. "Tout le monde parle du carburant mais il n'y a pas que cela, les salaires ont notamment augmenté. Pour l'instant nous n'avons pas encore répercuté la hausse des prix du carburant sur nos tarifs. Dans une ou deux semaines, si cette situation perdure, je n'aurai pas d'autre choix", ajoute-t-il.
Aujourd'hui rien n'est stable et nos coûts comme nos recettes fluctuent au rythme des décisions prises sur un coup de tête par certains dirigeants internationaux.
Un système qui dépend de l'énergie fossile
Outre le prix du carburant, le prix des engrais a également atteint des sommets ces dernières semaines. "Les engrais sont à la base de la fertilisation des cultures depuis les années soixante. Aujourd'hui, leur prix grimpe parce qu'ils sont majoritairement produits en dehors de notre territoire et à partir de gaz fossile, explique Timothée Petel, chargé de projet à la Fugea, un syndicat agricole qui promeut une agriculture durable. Chaque tension géopolitique est un choc pour le secteur agricole, qui est particulièrement touché car son système dépend de l'énergie fossile".
Même si certaines exploitations, notamment celles engagées dans l'agriculture biologique, échappent aux effets de la hausse des engrais, toutes subissent l'augmentation des prix du carburant. "Même en bio nous avons besoin des tracteurs", détaille Timothée Petel.
Minces recettes
Pour ne rien arranger, le secteur connaît une importante baisse du prix de vente de ses productions. "Ces dernières semaines, le cours du froment est exceptionnellement bas", explique Florian Poncelet.
Il dégaine immédiatement son téléphone pour consulter le cours exact : 163 euros la tonne, ce jeudi. "C'est un rituel, chaque matin je consulte le cours du froment. Notre métier, pourtant, n'est pas celui de la spéculation. Mais nous y sommes contraints…"
Outre le froment, le prix du lait ou encore de la viande diminue également. "Nous avons déjà subi un choc similaire au début de la guerre en Ukraine (en 2022, NdlR). Mais les prix de vente avaient alors suivi l'augmentation des coûts", explique Florian Poncelet.
Pour cet agriculteur et président de la FJA, cette augmentation démontre à nouveau les limites du système de fixation des prix pour les agriculteurs. "Si nos coûts de production augmentent nous ne pouvons pas les répercuter sur nos ventes, étant donné que ce n'est pas nous qui fixons les prix. Auparavant, les charges étaient fixes et il était possible d'anticiper davantage. Aujourd'hui rien n'est stable, et nos coûts comme nos recettes fluctuent au rythme des décisions prises sur un coup de tête par certains dirigeants internationaux", déplore-t-il.
"C'est cette double dépendance [aux énergies fossiles et aux prix fixés par des organismes extérieurs] qui nous rend vulnérables en cas de crises géopolitiques, ajoute Timothée Petel. Nous savons que celles-ci se reproduiront dans le futur. Si le modèle actuel tient la route dans un monde stable, ce ne sera plus le cas à l'avenir. Voilà pourquoi il faut prendre des mesures pour sortir de cette dépendance aux intrants."
Aides fédérales
Dans la nuit de mardi à mercredi, le gouvernement s'est mis d'accord sur une série de mesures censées aider une partie de la population à faire face à l'explosion des prix de l'énergie. Parmi elles, un report ou une exonération des cotisations sociales pour les indépendants (ce qui concerne également les agriculteurs). Ceux qui bénéficient du forfait agricole pourront également obtenir des déductions fiscales accrues.
Pour Florian Poncelet, ces mesures vont "dans le bon sens", mais ne permettront pas de soulager totalement la pression qui pèse sur les agriculteurs. "C'est mieux que rien, mais ce sont des mesures qui auront un effet sur le long terme, elles ne vont pas améliorer la trésorerie des exploitations agricoles sur le court terme."