Comment la Belgique devient le point de départ des bateaux de migrants vers la Grande-Bretagne
Les forces de l'ordre de Flandre occidentale demandent des moyens accus pour faire face à la migration en transit à laquelle elles désormais face.

- Publié le 20-05-2026 à 19h41
- Mis à jour le 20-05-2026 à 22h46

Mardi après midi, les responsables de la police tant locale que fédérale ont décrit, devant la Commission de l'Intérieur, un phénomène auquel ils sont confrontés depuis peu et qui s'annonce en pleine croissance : la migration de transit vers la Grande-Bretagne à partir de la côte belge. Leur réquisitoire avait la forme d'un cri d'alarme.
On le sait : le Royaume-Uni est considéré par de nombreux migrants comme une destination de premier choix – et ce, pour toute une série de raisons comme l'absence de carte d'identité, l'approche communautaire de la diversité et un marché du travail au noir assez développé. À partir de 2015, des filières de mieux en mieux organisées se sont créées pour les y acheminer.
Par camions, puis par petits bateaux
Les premières années, les migrants cherchaient à embarquer à bord des navires qui assurent les traversées quotidiennes depuis les ports de Calais, Dunkerque, Ostende ou Zeebruges vers la Grande-Bretagne. Ils devaient, pour ce faire, monter clandestinement dans des camions lorsque ceux-ci faisaient une halte sur les aires des autoroutes. Aujourd'hui encore, certains migrants tentent d'atteindre l'Angleterre par ce moyen. Mais leur nombre a fondu. La police de la route belge en arrêtait environ 1 000 chaque année à la fin de la décennie précédente. On en est désormais à 75 par an.
C'est que, à partir de 2019, les passeurs ont organisé un nouveau mode de transport, plus rémunérateur probablement, mais certainement pas moins dangereux : la traversée vers le Royaume-Uni en petits bateaux.
Des camps de fortune se sont ainsi formés à partir de cette année-là sur la côte française à l'endroit où la Manche est la plus étroite. Ils y sont toujours, malgré de nombreuses tentatives de démantèlement. D'après Nicholas Paelinck, chef de la zone de police de la côte ouest (La Panne, Coxyde et Nieuport), il y a aujourd'hui 950 tentes à Calais et 1 290 à Grande-Synthe près de Dunkerque. "Et 5 000 personnes attendent les jours meilleurs dans des camps autour de Paris pour traverser la Manche", a ajouté le policier.
Il s'agit majoritairement d'Irakiens, d'Iraniens, d'Érythréens et de Soudanais dont le seul objectif est d'atteindre l'Angleterre. Et rien que l'Angleterre. "Quand nous en interceptons, a confié le chef de corps, nous leur disons qu'ils ont le droit déposer une demande d'asile en Belgique. Nous leur proposons même un trajet vers le petit château à Bruxelles pour qu'ils déposent leur demande. Mais cela ne les intéresse pas. Ces personnes n'ont que la Grande-Bretagne comme objectif. Elles reçoivent un ordre de quitter le territoire. Mais elles restent dans la région, pour retenter la traversée."
Entre 80 et 100 personnes par small boat
Au fil des ans, les traversées sur les petits bateaux ont pris des proportions importantes. Au début, les passeurs utilisaient de petits bateaux de 4 places. Désormais, ils mettent à l'eau des embarcations pouvant compter entre 60 et 100 migrants. Et ils organisent de plus en plus de traversées.
Selon les chiffres livrés mardi en commission, 164 bateaux étaient parvenus à traverser la Manche en 2019. En 2024, ce nombre était passé à 686. Et comme les embarcations peuvent accueillir plus de passagers, le nombre de migrants qui ont pu rallier le Royaume-Uni n'a fait que grimper : 1 800 en 2019, 36 816 migrants en 2024, 41 472 migrants en 2025. Avec son lot de drames humains. Les autorités ont recensé 89 décès – dont 78 par noyade – lié à ce trafic dans la Manche en 2024, 41 en 2025 et déjà 13 durant les premiers mois de l'année 2026.
Le Royaume-Uni est bien décidé à endiguer les traversées. Quitte à y mettre les moyens. En 2018, il a négocié avec la France un accord – le traité de Sandhurst – portant sur l'arrêt des départs de bateaux vers son territoire. Cet accord a été reconduit une première fois en 2023 et vient de l'être, en avril, une seconde fois pour une durée de 3 ans. Le Royaume-Uni met cette fois 766 millions d'euros sur la table pour aider à la France.
Une extension vers le nord
Notamment grâce à cette aide, la police française a renforcé la surveillance de ses plages et de ses dunes autour de Calais et de Dunkerque. Ce renforcement a cependant entraîné deux effets non désirés. D'une part, la violence des passeurs et, parfois, des migrants eux-mêmes à l'encontre de la police a augmenté. Des anciens militaires irakiens seraient même parfois utilisés pour escorter les embarcations sur les plages jusqu'à leur mise à l'eau.
D'autre part, les passeurs ont étendu la zone à partir de laquelle ils organisent les départs. Autrefois, ils les concentraient dans une région comprise entre Calais et Dunkerque. Des départs sont désormais observés, plus au sud, jusqu'en baie de Somme, et plus au Nord, en Belgique, principalement dans les communes limitrophes à la France comme La Panne ou Middelkerke, mais aussi jusqu'à Knokke à l'autre bout de la côte belge. Pourquoi la Belgique ? Les plages sont moins étroitement surveillées que de l'autre côté de la frontière, ce que les passeurs savent bien. Et il existe un réseau de transport en commun assez dense entre le nord de la France et la Belgique, notamment un bus gratuit entre Dunkerque et La Panne.
Du matériel nautique venu de Chine
Les bateaux qui partent des côtes belges ne vont généralement pas directement vers l'Angleterre. Ils n'ont à leur bord qu'une poignée de migrants, de jeunes hommes pour la plupart, et passent d'abord en France où les attendent, les pieds dans l'eau, d'autres migrants pour y embarquer en vitesse. Selon les policiers belges, les migrants payent 1 500 à 2000 euros pour monter à bord de ces taxi-boats. À leurs risques et périls. S'ils ne peuvent s'y accrocher, leur mise est perdue.
Les policiers belges ont appris de leurs collègues français que pour enrayer le phénomène, il faut s'attaquer en priorité au matériel nautique utilisé pour les traversées avant d'être mis à l'eau. "Une fois l'embarcation en mer, il n'y a presque plus rien à faire, a expliqué Nicholas Paelinck. Les passeurs vont jusqu'à jeter un migrant par-dessus bord pour détourner l'attention de la police. Ils savent que notre priorité est de sauver les vies humaines et que nous nous arrêterons pour secourir la personne."
Selon les renseignements de la police, le matériel nautique – bateaux gonflables, moteurs, gilets de sauvetage, etc. – viendrait de Chine via la Turquie et serait stocké en Allemagne avant d'être acheminé vers la côte belge. Les forces de l'ordre multiplient les initiatives pour le saisir avant d'être mis à l'eau. Elles scrutent les réseaux sociaux où les passeurs distillent parfois des informations sur les traversées, elles multiplient les rondes dans les dunes quand la météo devient plus favorable à la navigation, etc. Mais elles craignent l'arrivée de l'été, période propice aux traversées et durant laquelle elles sont déjà surchargées. D'où leur demande de renfort et de disposer de davantage de moyens.