"Je crains un peu que les déclarations de Bart De Wever 'civilisent' les pestiférés du système"
Chaque mercredi, pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce 6 mars, c'est Herman De Croo qui se prête à l'exercice.

- Publié le 06-03-2024 à 18h34
- Mis à jour le 07-03-2024 à 01h31

À trois mois du mégascrutin de juin, un sondage vient de montrer une nette percée de l'extrême droite en Flandre. Le Vlaams Belang détrônerait ainsi la N-VA comme premier parti au nord du pays. Dans le cadre du rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé Herman De Croo, ancien député fédéral (Open VLD). Celui qui est également le père de l'actuel Premier ministre Alexander De Croo revient sur ces résultats interpellants en Flandre, mais également sur les annonces importantes faites ce mercredi par le président du MR Georges-Louis Bouchez sur la mise en place d'un partenariat fort entre libéraux francophones et flamands. Entretien.
Selon un récent sondage, le Vlaams Belang atteint près de 28 % des intentions de vote en Flandre. Cela vous surprend-il ?
Non, je ne suis pas tellement surpris car le mécontentement des gens est grand. Je n'arrive, par contre, pas à comprendre ce mécontentement. Je connais un peu la politique depuis 50 ans. Et je trouve qu'on a bien géré la crise du Covid et la crise économique qui aurait pu suivre. Malgré la prospérité qui est revenue, bien que nous vivons encore mieux que nos voisins et que la répartition des richesses en Belgique est beaucoup plus égalitaire que dans beaucoup de pays européens, il y a cette inquiétude persistante. Et souvent, les gens l'attribuent à ceux qui ont pris la responsabilité de gouverner.
Mais pourquoi ces gens mécontents se dirigent-ils vers ce parti extrême ?
Car le Vlaams Belang rejette la faute sur ceux qui ont gouverné auparavant. Ses candidats promettent le paradis sur terre. En disant par exemple qu'ils sont un rempart protecteur contre une sorte d'"invasion" qu'ils rendent imaginaires. Cela me préoccupe beaucoup. Mais ce n'est pas tout. Dans mon village de Brakel, les militants du Vlaams Belang viennent par exemple avec leurs drapeaux aux commémorations du 11 novembre, ils distribuent de la soupe sur le marché… Ils mènent donc une campagne permanente sur les réseaux sociaux, mais également sur le terrain. Avec parfois des actions sournoises comme cela a été le cas dernièrement, avec des centaines d'affiches "Red onze boeren" (traduisez : sauvons nos paysans). Ce sont des affiches du parti d'extrême droite sur lesquelles le nom du parti n'apparaît pas. Le citoyen ne s'en rend pas spécialement compte mais le Vlaams Belang envahit ainsi la campagne flamande. Avec pour but de capter le mécontentement des gens.
Peut-on déduire des résultats du sondage que de plus en plus de Flamands sont extrémistes ?
Non, je ne crois pas cela. C'est davantage une réaction. Je crains par exemple qu'il y ait une faible participation aux scrutins communal et provincial qui ne sont plus obligatoires. Je désapprouve totalement cela, c'est une erreur. Que représentent deux heures de son temps tous les 5 ou 6 ans ?
Le regard des Flamands sur les Wallons, souvent perçus comme moins travailleurs, peut-il jouer dans ces résultats ?
Non. Ce qui est le plus frappant, c'est la présence visuelle des non-Belges dans nos rues. Je m'explique : j'estime que quand quelqu'un de l'étranger fait de son mieux pour travailler et éduquer sa famille, il doit être traité comme tout un chacun. Mais on voit de plus en plus de villes comme Ninove qui risquent de basculer dans le camp du Vlaams Belang. Pourquoi ? Car un parlementaire (Guy D'haeseleer du Vlaams Belang, NdlR) ne va jamais au parlement flamand. Mais au frais de ce même parlement, il fait 'full time' sa campagne électorale dans sa commune. Bientôt, ce sera malheureusement un cas d'école.
Outre Ninove, je peux citer Denderleeuw, Renaix, Alost, Termonde… Il s'agit de villes accessibles facilement depuis Bruxelles et où les loyers sont 200 euros moins chers. Y résident pas mal de concitoyens ou immigrés qui portent djellabas ou signes distinctifs. Ils sont plus vite reconnus. Et sans le dire tout haut, on leur attribue toute une série de maux, de manière inexacte. Car le Vlaams Belang joue là-dessus : souffler sur chaque petite braise. Et cela porte ses fruits.
Le flou persiste sur une éventuelle alliance entre le Vlaams Belang et la N-VA. Pensez-vous Bart De Wever capable de s'allier avec l'extrême droite ?
Le président de la N-VA a sous-entendu qu'il pourrait prendre en considération le Vlaams Belang si on l'écartait des négociations au fédéral. S'il ne l'a pas dit tel quel, c'est en tout cas ce que les gens ont compris. Et ce genre de message a un effet direct. Je crains un peu que les déclarations de Bart De Wever 'civilisent' ou 'laissent entrer dans le club' ceux qui étaient un peu – à tort ou à raison, je ne juge pas cela – les pestiférés du système. Je rappellerais qu'aux Pays-Bas, l'extrémiste Geert Wilders a pris un envol spectaculaire suite à un discours identique de la part de mes amis libéraux…
Toujours selon les derniers sondages, l'Open VLD est en net recul. Comment analysez-vous ces résultats décevants pour le parti ?
Je ne suis pas d'accord. Les retours que j'ai de mon côté, c'est que notre score a augmenté par rapport à notre niveau le plus bas. Il était à 8 % et est monté à 9 %. Alexander De Croo est le deuxième personnage le plus populaire de Flandre après Bart De Wever et avant – c'est inquiétant – Tom Van Grieken (chef de file du Vlaams Belang, NdlR).
De manière générale, je suis particulièrement optimiste car deux choses m'ont frappé. Tout d'abord, je note un rajeunissement au sein de nos listes électorales. En Flandre orientale, dans mon district électoral, je crois que nous battons des records à ce niveau. Cette cure de jouvence est de bon augure.
Ensuite, un fait politique majeur vient d'avoir lieu ce mercredi avec l'accord intervenu entre le MR et l'Open VLD. Alors qu'on se disputait encore Bruxelles voici quinze ans comme des chiffonniers, les deux plus anciens partis de Belgique viennent de se mettre d'accord sur des listes communes.
En quoi cette annonce constitue-t-elle un pas important ?
On a là quelque chose de totalement novateur. Les deux plus anciens partis de Belgique signent un partenariat fort. Non seulement en menant des listes communes mais également en s'engageant à aller ensemble (ou pas) dans une majorité au fédéral ou à Bruxelles. Dans un petit pays comme le nôtre qui vit de l'extérieur – 80 % de nos richesses viennent de l'extérieur -, il faut mieux s'unir et s'entendre. C'est donc un geste fort qui vient d'être fait. Et j'espère que d'autres partis suivront. Si les socialistes wallons et flamands font la même chose par exemple, j'en serai ravi.
Alors est-ce par souci de renouvellement ? Est-ce que c'est parce que l'union fait la force ? Est-ce que c'est parce qu'on veut démontrer qu'on peut s'entendre d'abord entre nous avant de pouvoir s'entendre avec autrui ? Peu importe mais la réalité est là et c'est un point positif qui peut avoir un impact sur la campagne électorale qui vient.
On notera tout de même que, dans le passé, MR et Open VLD ont parfois fini par se lâcher l'un l'autre quand il s'agissait de monter au pouvoir…
Il y a cette fois-ci une différence majeure, c'est que ce choix est soumis à l'électeur. Avant même les élections, nous disons : 'nous gouvernerons ensemble ou nous ne gouvernerons pas'. C'est plus important donc que les promesses post-électorales passées. Ici, c'est un engagement préélectoral et nous avons un devoir, en quelque sorte…
La venue de Youssef Handichi peut-elle être repoussoir pour l'électorat libéral puisque c'est un ancien du PTB ?
Je ne connais pas assez le personnage et son profil pour juger. Mais s'il quitte le PTB, c'est qu'il trouve que le parti est moins bien que le MR. Je rappellerais juste qu'être libéral, c'est avant tout une attitude de vie. C'est un optimisme, faire confiance aux gens, croire plutôt au machiniste qu'à la machine.
Ce partenariat MR–Open VLD risque-t-il d'être compliqué pour De Croo et Ongena vu la personnalité de Bouchez ?
Il faut voir. Pour l'anecdote, Bouchez et moi-même avons été au même collège, avec 50 ans d'écart. C'est déjà un point positif, je trouve (sourire). Plus sérieusement, je crois que le président du MR a une très forte personnalité, est quelqu'un de très vif sur la balle. Mais chacun apprend son métier. Quand j'étais secrétaire général du PVV (ex-Open VLD) en 1965, j'étais différent de maintenant. Nous passons tous par des mutations et l'expérience nous change.
Comment le Premier ministre Alexander De Croo, qui est aussi votre fils, appréhende-t-il l'approche du prochain scrutin ?
J'ai rarement vu un homme aussi calme avec un agenda aussi chargé. Ce que j'admire le plus chez lui, c'est sa capacité de négocier avec autant de tendances différentes. Il faut être fort. Quand à son avenir, il ira là où il le veut. Mais vous ne pourrez jamais modifier sa foi dans les gens, dans la défense des plus faibles, dans la Belgique et l'Europe… Vous n'arriverez pas à changer son idéal. Vous savez, il a tellement donné de lui-même pour le pays jusqu'ici qu'il ne va pas se mettre à genoux au pied du pouvoir. Ce n'est pas dans son caractère.