Communales 2024 : "Quand je discute du tram, je me rends compte qu'une bonne partie de la population s'en fiche"
L'arrêt des extensions du tram vers Seraing et Herstal ne semble pas avoir pesé dans la balance du scrutin communal. Au nord comme au sud de Liège, les habitants expriment des sentiments mitigés, souvent bien loin des discours politiques tranchés. Reportage.

- Publié le 21-10-2024 à 06h33
- Mis à jour le 21-10-2024 à 09h02
Herstal, 9h30. Jour de marché. Au-dessus des étals garnis d'olives vertes et de monticules d'épices, des affiches électorales attendent d'être décrochées. Sur l'une d'elles, la plus imposante, un visage chaleureux scrute les passants : celui du bourgmestre en titre, Frédéric Daerden (PS), à la tête de la commune depuis 18 années consécutives (empêché entre 2019 et 2024). Avant le rendez-vous du 13 octobre, beaucoup pensaient le socialiste indéboulonnable et sa popularité inébranlable. La décision du nouveau gouvernement wallon (MR-Engagés) de stopper les extensions du tram, prise unilatéralement, semblait même ajouter des arguments en faveur de la reconduction de sa majorité absolue.
Pourtant, les urnes en ont décidé autrement. Avec deux sièges de moins, les rouges du cru devront se trouver un partenaire. En face, le MR effectue une percée notable de 12,01 %. Quelques kilomètres plus loin, à Seraing, également privé de son tram, un cartel de centre-droit (MR, Engagés, Défi) est parvenu à conquérir 8 sièges. Alors pourquoi l'abandon des extensions, décidée par la coalition azur, n'a-t-il trouvé aucun écho dans les urnes ?
Entre "soulagement" et "déception"
Dans les rues de la Cité des Armuriers, Christine Moeseke ne passe pas inaperçue. À la tête d'un collectif citoyen d'une centaine de personnes, la senior, qui vit à un jet de pierre du chantier de l'extension nord, avait alerté à plusieurs reprises sur certains problèmes inhérents au tracé. "Celui-ci comportait des incohérences et supprimait inutilement des places de parking. Personne n'a daigné nous écouter. Aujourd'hui, je me sens soulagé par l'annulation", explique-t-elle. Sur le marché hebdomadaire, la balade de cette sexagénaire se ponctue d'arrêts fréquents. Le temps de saluer un ami, de prendre des nouvelles d'une connaissance. "Quand je discute du tram, je me rends compte qu'une bonne partie de la population s'en fiche. Que ce soit des bus ou autre chose, peu importe", décrit-elle, sac de courses à la main. En ligne de mire des opposants au tram, la crainte de travaux sans fin, une offre de stationnement réduite et des aménagements parfois absurdes. "Ils prévoyaient une nouvelle piste cyclable alors qu'un ravel existe juste à côté", vitupère Christine Moeseke.
À l'entrée du marché, José Stiers, lunettes noires vissées sur le nez, ne partage pas ces critiques. Trônant devant une échoppe, cet Herstalien à la retraite évoque une "décision parfaitement anormale". "Les autorités nous poussent vers la mobilité douce, mais elles annulent le tram. J'ai l'impression que la Région avance d'un pas, puis recule de trois", souffle-t-il.

Le vote de dimanche passé ? Il se l'explique difficilement : "Je pensais que les riverains seraient déçus par la fin des extensions. Mais, en réalité, j'ai l'impression que cela n'a pas du tout joué". Déambulant lentement entre les terrasses bondées des cafés italiens, le sénior énumère les avantages du tram : "Les bus arrivent souvent bondés. À certaines heures, je ne peux pas rentrer dedans, et encore moins m'asseoir. Un tram circule à une fréquence plus élevée, cela aurait permis de désengorger les routes et de faire gagner du temps aux automobilistes". Pour de nombreux partisans des extensions, flotte dans l'air le sentiment désagréable d'un calcul politique. "C'est une vengeance envers les communes rouges que ce soit Liège, Herstal, Seraing, mais aussi Oupeye ou Saint-Nicolas qui en auraient profité indirectement", regrette José Stiers.
Des commerçants satisfaits
On laisse derrière nous les allées bruyantes du marché pour se rendre quelques centaines de mètres en contrebas, au bord du Boulevard Zénobe Gramme. Sur cette artère bitumée, les travaux préparatoires de la ligne de tram sont figés depuis l'arrêt brutal du chantier fin août. À deux pas des voies, Manuel Beldroegas, un garagiste, s'affaire. Vêtu d'un bleu de travail et les mains couvertes de cambouis, il ne mâche pas ses mots. La fin des extensions ? "Pas une grande perte", raille-t-il. "Si le tram arrivait, je mettais à coup sûr la clef sous la porte. Les plans prévoyaient qu'une piste cyclable morde sur l'entrée de mon établissement, mes clients n'auraient plus su rentrer. J'avais déjà regardé pour aller m'installer ailleurs".
À Herstal, les interminables travaux du centre-ville liégeois trottent dans toutes les têtes. De l'autre côté de la route, même son de cloche : cette marche arrière soulage les craintes des commerçants. "Le tracé aurait de toute manière été insuffisant puisque la ligne ne traverse pas l'eau", indique Lionel Martin, un concessionnaire automobile. Depuis son bureau, il balaie du regard le panorama : barrières abandonnées, chaussée abîmée, trous béants. L'homme ne s'en cache pas : les travaux, il "s'en passerait volontiers. Les clients hésitaient déjà à venir. Imaginez, une fois que le gros œuvre aurait commencé."
"Des avis pas toujours unanimes"
Cap sur le sud de Liège, à Seraing. Faute de tram, on se rend dans la Cité du fer en voiture. On a rendez-vous avec Sébastien Clarinval, président du Comité de quartier de la Chatqueue. Au bas de la moderne administration communale, il nous attend patiemment en relisant ses notes. Alerté par notre venue, il a sondé le voisinage sur ce projet avorté. "Les avis ne s'avèrent pas toujours aussi unanimes que ce que j'imaginais. Plusieurs habitants avaient peur des travaux qui s'éternisent comme à Liège. D'autres expriment, au contraire, leur regret de ne pas voir ce tram arriver que ce soit en termes de redynamisation économique ou d'écologie", détaille-t-il, l'air surpris.
De l'autre côté de l'eau, à Jemeppe, là où le tram devait finir sa course, Dominique Monjoie s'assoit à la terrasse d'un café. Canne en main, ce Sérésien pur souche semble avoir des difficultés à se déplacer. "Le tram facilite la vie des personnes à mobilité réduite car il s'arrête à hauteur du trottoir. Les bus ne régleront rien du tout". Il qualifie la décision du gouvernement "d'incompréhensible". "Un tram qui ne circule qu'au centre-ville, c'est ridicule. De nombreux étudiants ou travailleurs doivent prendre deux bus pour se rendre à la Gare des Guillemins, le tram les y aurait amenés directement. Certains partis prônent le travail, mais il coupe un moyen de trouver de l'emploi. Cherchez la cohérence…".
