Bart De Wever, le dilemme du patriarche
Les élections du 9 juin auront de lourdes conséquences pour les partis mais aussi pour les mandataires politiques au plus haut niveau. La Libre examine les enjeux personnels de quelques figures emblématiques. Tout d'abord, le cas de Bart De Wever, le président de la N-VA. À l'automne de sa carrière, cédera-t-il au vertige d'une alliance avec le Vlaams Belang ?

- Publié le 06-05-2024 à 06h39
- Mis à jour le 06-05-2024 à 06h40

Bart De Wever se serait-il embourgeoisé ? En juin 2010, quelques jours après le triomphe de la N-VA aux élections, le président du plus grand parti est convié en premier au Palais de Laeken. Petit scandale : devant le roi Albert II, il se présente sans cravate. Un symbole du défi séparatiste envers le chef de l'État ; et aussi un peu d'orgueil. Le patron des nationalistes venait de frôler les 800 000 voix de préférence au nord du pays. "Dans l'histoire, les Saxe-Cobourg étaient contre chaque mouvement d'émancipation : émancipation flamande, sociale, ouvrière, éthique,… ils étaient toujours contre. Donc, je ne vois pas pourquoi le Roi serait mon ami", s'était justifié Bart De Wever, fort de ce plébiscite.
Dix ans plus tard, vêtu d'un complet avec gilet, un distingué bout de tissu passé sous son col de chemise, il assure aux côtés de Paul Magnette, président du PS, la mission de préformation gouvernementale confiée par le roi Philippe. Désormais, le flamingant veille à être tiré à quatre épingles et s'offre des costumes sur-mesure conçus chez Guy-David, une maison de haute couture sur la Mechelsesteenweg à Anvers.

Du flamingant au notable anversois
Cette évolution vestimentaire de Bart De Wever traduit un changement de statut plus profond : de contestataire, il est devenu notable. Calfeutré dans l'hôtel de Ville de la métropole anversoise, il fréquente les grands chefs d'entreprise dont il veut défendre la cause. "Le Voka (l'organisation patronale flamande) est mon vrai patron. Si le Voka n'est pas content, je ne le suis pas non plus", avait-il décrété il y a quelques années.
Sa proximité avec les intérêts du secteur privé et l'importance du personnage qu'il s'est construit pourraient influencer Bart De Wever dans le choix cornélien qui s'annonce : la radicalité nationaliste au prix de l'isolement ou la prudence démocratique au prix de l'inertie. Et si, le 9 juin prochain, la N-VA obtenait une large majorité au parlement flamand avec l'extrême droite ? Dans un vertige jaune et noir, Bart De Wever pourrait former un gouvernement régional avec le Vlaams Belang auquel les sondages promettent une grande victoire.
Sa proximité avec les intérêts du secteur privé et l'importance du personnage qu'il s'est construit pourraient influencer Bart De Wever dans le choix cornélien qui s'annonce.
Le choix du choc
Emprunter cette voie paralyserait le jeu fédéral. La N-VA devrait être incontournable à cet échelon de pouvoir, mais comment les autres partis démocratiques pourraient-ils s'allier à une formation déjà associée au Belang au nord du pays ? Voilà un scénario : la rupture du cordon sanitaire politique qui, en Flandre, corsète l'extrême droite provoquera une onde de choc suffisamment puissante pour dégoûter les francophones. Ces derniers accepteront alors d'engager la Belgique dans une septième réforme de l'État qui s'attaquerait aux derniers vestiges fédéraux.
À ce stade, Bart De Wever affirme ne pas envisager sérieusement ce pari risqué. Contrairement à Jan Jambon et à certains "barons" de la N-VA qui voient dans le Belang un parti comme un autre, le bourgmestre d'Anvers tient les troupes de Tom Van Grieken à distance : "Je ne me sens absolument pas lié au Vlaams Belang. Je suis plus ou moins contre tout ce qu'ils disent", a-t-il récemment rappelé. Mais cette affirmation résistera-t-elle au verdict des urnes ?

L'automne du patriarche
En janvier 2005, le jeune De Wever avait affrété douze camions chargés de faux billets de 50 euros pour les amener au site des ascenseurs à bateaux de Strépy-Thieu sur le canal du Centre (Hainaut), le symbole de la gabegie wallonne aux yeux des nationalistes. Ce coup médiatique était chargé d'une promesse : derrière les rondeurs de sa silhouette à l'époque, Bart De Wever cultivait une volonté farouche qu'il allait mettre au service de l'émancipation flamande.
Désormais âgé de 53 ans et aminci, Bart De Wever approche de son automne. La politique est toute sa vie et il n'en a probablement pas terminé avec cette passion humaine. Mais, en tant que flamingant, après de nombreuses campagnes électorales, après des centaines de débats et des dizaines de négociations, il n'a pu déposer aucun trophée sur l'autel de la Flandre indépendante. Grappiller des compétences en plus ? Cette tâche a été accomplie par d'autres.
La sixième et dernière réforme de l'État dans l'histoire du Royaume a été conçue par les familles politiques traditionnelles comme résultat des 541 jours de crise gouvernementale de 2010 à 2011. La N-VA, depuis le banc de touche, ne pouvait que critiquer les imperfections de ce transfert de 20 milliards d'euros du fédéral vers les Régions et les Communautés.
La théorie des grands hommes
Les rendez-vous manqués des nationalistes avec l'histoire pourraient les pousser à emprunter le sentier ténébreux d'une alliance avec le Vlaams Belang. Périlleuse pour l'unité de la N-VA elle-même, cette option radicale pourrait être vue comme un accélérateur de la dynamique centrifuge qui meut la Belgique depuis plus de cinquante ans. Imposer, après quelques mois de troubles politiques, l'idée du "confédéralisme" compenserait les échecs dans lesquels les nationalistes flamands se sont enfoncés…
En politique, il ne faut pas sous-estimer la psychologie individuelle. Les leaders n'échappent pas à l'emprise de la frustration gonflée par un sentiment d'impuissance. Les grands hommes flamands semblent frappés d'une malédiction, celle de ne pouvoir convertir leurs succès électoraux en davantage d'autonomie. Le chrétien-démocrate Leo Tindemans avait récolté près d'un million de voix de préférence mais son gouvernement chute en 1978 sur le pacte d'Egmont. Yves Leterme, autre chrétien-démocrate, avait séduit 800 000 électeurs grâce au retour orchestré du "communautaire", mais son passage au "16" ne laissera dans les mémoires que l'image d'un vain chemin de croix. L'alchimie qui combine le succès électoral et les grandes réformes de l'État, Bart De Wever aura également du mal à l'obtenir. D'où cette tentation du vide et du Vlaams Belang que l'on ne peut tout à fait écarter.
Accord avec le PS ?
L'une des principales personnalités de la N-VA ne croit pas que Bart De Wever franchira cette ligne rouge. Il agira en réformiste, contournera l'impasse dans laquelle le conduirait une association avec l'extrême droite. "Notre plan, c'est de négocier une réforme de l'État à mettre en œuvre après la prochaine législature. L'accord de gouvernement prévoirait en outre des mesures comme le renforcement de la sécurité et de la lutte contre l'immigration illégale", confie ce nationaliste qui a tenu à rester anonyme. Ce dernier laisse entendre que de récents contacts ont eu lieu entre la N-VA et le PS. "Les socialistes veulent une politique sociale en faveur des travailleurs à bas salaire, ce qui nous convient aussi."
D'ailleurs, Bart De Wever convoite officiellement le poste de Premier ministre. Il rêve de mener une coalition fédérale destinée à régionaliser massivement. Mais ce scénario prendra difficilement corps, il le sait. Pour réformer la Constitution, il faut plus de 100 sièges sur 150 à la Chambre. Si l'on exclut le PTB et le Vlaams Belang qu'il sera délicat d'associer à une nouvelle réforme institutionnelle, il faudrait alors rassembler (presque) toutes les autres formations présentes au parlement… Comment combiner la vision des libéraux et des écologistes qui envisagent de refédéraliser certaines compétences à celle de la N-VA (et du CD&V) qui prône le "confédéralisme" ?
En manque d'alliés
L'impossibilité arithmétique qui coince les nationalistes est renforcée par le style jupitérien de De Wever. Le patron du plus grand parti du pays n'a pas d'allié et ne cherche pas à en avoir. Un temps, il semblait se rapprocher des socialistes flamands emmenés par Conner Rousseau. Mais si le plan d'un axe N-VA/Vooruit a pu exister, il a été balayé par la chute soudaine de l'Icare de la politique flamande. Restent des ennemis, un peu partout.
"Bart De Wever se froisse avec ses alliés objectifs, analyse un indépendantiste flamand. Sur le plan du confédéralisme, le CD&V est un allié mais il le rejette. Sur le plan socio-économique, c'est le MR qui peut appuyer la N-VA dans son programme mais il refuse de parler à Bouchez. De Wever préfère parler à Magnette." Tout en critiquant ce dernier et en chargeant le PS de la responsabilité de nombreux maux qui frappent la Belgique…
Résultat de cette morgue : des majorités se construisent sans Bart De Wever. Dans La Libre, le président du MR et le président du CD&V ont annoncé leur volonté de gouverner ensemble au fédéral après le 9 juin. Georges-Louis Bouchez et Sammy Mahdi souhaitent une coalition de centre-droit et appellent Bart De Wever à les rejoindre afin de mener des réformes économiques. Mais le président de la N-VA n'a vu dans cette invitation que "des diversions de partis qui veulent seulement une Vivaldi II. Ils ont déjà sorti le drapeau blanc (vis-à-vis de la gauche, NdlR)."
Le maïorat anversois en tête
En faveur de l'hypothèse d'un rapprochement N-VA/Belang, les réalités locales pourraient aussi jouer. Le mandat qui enthousiasme le plus Bart De Wever, c'est celui de bourgmestre d'Anvers. Or, il sera difficile de reconduire l'actuelle coalition communale N-VA/Vooruit/Open VLD en raison des troubles internes qui secouent les socialistes anversois et de la faiblesse des libéraux. Après les élections locales d'octobre, si une majorité avec l'extrême droite permettait à Bart De Wever de se maintenir au maïorat, il pourrait être tenté, comme président de parti, de dupliquer cette coalition à l'échelon flamand dans le cadre d'un accord global avec le Vlaams Belang.
Avec ou sans le Belang… Face à ce dilemme, évoquons un dernier facteur : l'idéologie. Le conservatisme de celui qui émaille depuis plus de 20 ans la vie politique belge de citations latines va compter. Comme l'intellectuel irlandais Edmund Burke (1729-1797), l'un de ses maîtres à penser, Bart De Wever est un "anti-révolutionnaire". Le sang versé dans les rues au nom d'une grande idée, ce n'est pas pour lui. Pas plus que les aventures incertaines qui compromettraient la prospérité flamande. Admirateur de Cicéron, qui plaçait l'intérêt de la communauté et le sens civique au sommet des valeurs, Bart De Wever, par ses lectures, devrait être poussé sur le chemin la plus paisible, le plus raisonnable. Celui dont le Vlaams Belang est exclu.