Croquis de justice: violent, le mari ne reconnaît que "des coups échangés"
Ibrahim limite ses aveux. Son avocat évoque des différences de force entre hommes et femmes.

- Publié le 09-01-2022 à 10h24
- Mis à jour le 21-01-2022 à 21h01

Ibrahim a longuement patienté avant que son dossier ne soit examiné par le tribunal. C'est la dernière affaire du jour. À l'appel de son nom, il s'avance sur le banc des prévenus. Il répond de coups et blessures et de menaces verbales envers son épouse en janvier 2020.
Il ne conteste pas : "Dans la dispute, des coups ont été échangés", confirme-t-il. Mais à l'entendre c'est du passé. "Au départ, on avait du mal à se mettre d'accord sur certaines choses. Ce jour-là, cela a dégénéré", dit-il, avant d'ajouter une nouvelle fois que "des coups ont été échangés".
Depuis lors, il dit avoir vu une assistante de justice, qui l'a remis sur le droit chemin. "Maintenant, on discute plus. Il n'y a plus de violences", dit-il.
Des bleus sur tout le corps
"Vous n'y avez pas été de main morte. Quand je regarde les photos de Madame dans le dossier, je vois des bleus partout", tente le juge. Et Ibrahim ressort la même phrase : "Des coups ont été échangés. Il y a eu des coups de défense."
"Mais vous n'avez pas porté plainte", le coupe le juge, avant d'aborder la personnalité et le parcours d'Ibrahim. Il vit toujours avec son épouse, qu'il connaît depuis quatre ans. Ils n'ont pas d'enfant. "L'année prochaine, on va les mettre en route. On attend la fin du Covid", dit ce chauffeur de bus de 35 ans, dont l'épouse est sans emploi.
Le procureur maugrée. Il souligne que, dans son audition, Madame dit avoir eu à subir des remarques comme : "Bien fait pour ta gueule." Ibrahim ne cille pas.
"Quand j'étais petit, on disait la colère mauvaise conseillère et qu'il était alors préférable de sortir faire un tour dans la rue", avance le juge pour tester Ibrahim.
"Maintenant, j'arrive à gérer. Quand il y a des discussions je sors. Cela m'a servi de leçon", dit Ibrahim.
Le procureur n'est pas convaincu. "L'audition de Madame est fort précise. Elle est interpellante. Il y a des violences dans le couple à tout le moins et des paroles. Madame cite des phrases que vous avez prononcées comme : 'Je comprends pourquoi les hommes battent leur femme'."
Une lettre contestable et contestée
"Ceci, je ne l'ai pas dit. On l'a écrit dans la lettre qu'on a envoyée au juge d'instruction", réplique Ibrahim. Mais le procureur n'en démord pas : "Ces lettres, envoyées a posteriori, je ne leur accorde aucun crédit", coupe-t-il, avant de revenir sur les déclarations de Madame où elle dit qu'Ibrahim ne veut pas qu'elle entame des études d'infirmière.
Le juge embraie. "Si elle voulait faire des études, elle pourrait ?" Ibrahim confirme : "Elle est libre bien sûr".
L'interrogatoire se termine. C'est au procureur de requérir. "La première chose à examiner dans ce dossier, ce sont les photos. Monsieur n'y est pas allé avec le dos de la cuillère", souligne-t-il. Il se dit inquiet du climat dans le couple, tel qu'il transparaît des auditions de Madame. Ibrahim, déjà condamné en roulage, "a un problème avec la loi", déduit-il. Il requiert un an avec sursis probatoire, une formation pour gérer la violence ainsi qu'un suivi psychologique.
La défense le reconnaît : "Des coups ont été portés." Mais, ajoute l'avocat : "Il n'y a pas que du blanc et du noir." Il situe l'origine de la dispute dans les absences prolongées de Monsieur, qui a une vie active et est inséré dans la société.
Ce qui, à l'entendre n'est pas le cas de Madame, "venue du Maroc en août 2019, qui est toujours à la maison et qui, depuis qu'elle des papiers, s'est isolée".
De prétendues différences culturelles
L'avocat le reconnaît, il y a eu une dispute violente. Mais, ajoute-t-il, "la nature est ainsi faite qu'il y a une disproportion physique entre l'homme et la femme et c'est la femme qui en pâtit". Il met en avant une double asymétrie : "Dans cette culture, le rôle de l'homme et de la femme n'est pas le même que dans notre société. Dans ce couple, il travaille et elle est recluse." Cette asymétrie serait l'origine des problèmes.
Il revient sur la lettre envoyée par l'épouse au juge. "Elle y reconnaît qu'elle a reçu des coups alors qu'elle en portait et qu'il s'est défendu." Il met en doute les déclarations de l'épouse aux enquêteurs : "Elle était très jeune et il n'est pas impensable qu'elle ait exagéré." Il plaide pour une suspension du prononcé.
Le procureur tient à répliquer. Il a, dit-il, du mal avec la "symétrie". "Monsieur est né à Etterbeek", dit-il. Mais l'avocat n'en démord pas : "Il est né ici mais est d'origine marocaine. Il y a des différences dans notre société multiculturelle."
Ibrahim a le dernier mot. Il dit avoir conscience d'avoir commis un acte grave. Mais insiste : "Je me suis remis en question."
Et, après que l'affaire eut été mise en délibéré au 19 janvier, il rejoint une femme restée muette dans la salle et dont le visage n'a pas laissé percer une émotion. C'est son épouse.