Croquis de justice : "Il n'y a que des coups de théâtre dans cette affaire !"
Un accusé de viol sur mineure voit de nombreux rebondissements dans son affaire.

- Publié le 20-11-2022 à 09h03

"Ce n'est pas possible, il y a une malédiction dans cette affaire !" Les mots sont lancés par le président du tribunal correctionnel de Bruxelles au sein de la 54e chambre. Ce mercredi matin, Teodor (prénom d'emprunt) doit faire face à une accusation de viol sur mineure. Mais l'homme d'origine roumaine n'est pas présent : la faute à la grève nationale qui empêche de nombreux détenus, dont Teodor, de sortir de prison pour rejoindre le palais de justice. Ce n'est pas le premier contretemps dans cette affaire. Il y a deux semaines, celui qui est détenu préventivement depuis neuf mois n'avait pas non plus pu être extrait de la prison de Saint-Gilles à cause d'une autre grève des agents pénitentiaires. Une pièce manquante au dossier – une analyse ADN – empêchait aussi l'affaire d'avancer, engendrant de fameux retards de procédure.
Après le prononcé de deux autres jugements, le blocage est total aux alentours de 10 h 30, dans l'attente de l'arrivée de Teodor. "C'est tout de même un scandale qu'il n'ait pas encore été transféré, cette affaire est urgente et nous sommes en train de nous tourner les pouces, lance le président, un brin agacé sans pour autant perdre le sens de l'humour. J'aimerais bien faire comme Harry Potter mais je n'ai pas de baguette magique… Maître, si vous alliez le chercher vous-même à la prison (sourire) ?"
"On ne vous attendait plus !"
En attendant, un autre avocat s'est déplacé en train jusqu'à Bruxelles expressément pour traiter une autre affaire… qui ne sera finalement pas abordée vu la situation ubuesque. L'accusé qu'il défend, arrivé à l'heure, peut déjà retourner en cellule… "Je suis désolé, je dois remettre votre affaire au 23 novembre. Sauf si Monsieur Teodor n'arrive pas d'ici dix minutes, mais on me dit qu'il est apparemment arrivé au palais. J'attends quand même de le voir…"
L'ambiance est inhabituelle : les avocats discutent avec la procureure du Roi, le président blague avec l'assemblée pendant que l'interprète se fait du mouron ("Vous savez s'il va arriver ? J'ai un rendez-vous à 12 h à Uccle."). À 10 h 55, la situation se décante enfin avec l'entrée de Teodor dans la salle d'audience, menotté et entouré de deux policiers : "On ne vous attendait plus !"
L'affaire peut enfin commencer… jusqu'à ce que le président se rende compte qu'il manque un rapport psychologique dans le dossier, la loi prévoyant qu'un psychologue spécialisé en matière de mœurs rencontre le prévenu et fasse un rapport. "Vous irez voir le psychologue lundi. Ne refusez pas d'y aller quand on vous demandera de sortir de la prison car nous avons perdu assez de temps comme cela."
Teodor est suspecté d'avoir pénétré Veronica (prénom d'emprunt) le 24 février puis d'avoir commis des faits d'attouchement le lendemain, avec deux circonstances aggravantes : il est le beau-père de la jeune fille et celle-ci était mineure au moment des faits. Veronica et Teodor dormaient ensemble, avec la compagne de celui-ci, sur un grand matelas déposé sur deux sommiers dans un appartement où deux familles se partagent les deux chambres. "Je conteste les faits, je ne l'ai pas touchée, lance-t-il via l'aide de son interprète, qui a fait une croix sur son rendez-vous de 12 h. Tout ce que dit Veronica est faux. La seule fois où je l'ai touchée, aux bras et au ventre, c'est le 25 février pour la réveiller."
Profil ADN
Le jour de la perquisition dans l'appartement, les policiers découvrent une petite culotte noire et un caleçon d'homme disposés sur le radiateur de la chambre. Là encore, un événement inattendu survient. "Je vois que le profil ADN retrouvé sur le caleçon n'a pas été comparé avec le profil ADN de monsieur, commente stupéfait le président. C'est quand même incroyable, c'est la base de tout rapport ADN ! Il n'y a que des coups de théâtre dans cette affaire !"
"C'est la première fois que je vois un dossier avec autant de problèmes techniques", lui répond, dépitée, la procureure du Roi. Un dossier dans lequel la défense demande l'acquittement.
"Pour revenir au fond de l'affaire, j'ai une question à poser à monsieur : trouve-t-il normal de dormir dans le même lit qu'une fille de 14 ans ?" interroge le président.
L'interprète répond pour Teodor : "Il me dit qu'il n'y avait pas d'autre endroit quand Veronica est arrivée de Roumanie. Certains enfants dormaient même par terre. Il me dit qu'il sait que ce n'est pas bien, mais qu'il n'y avait même pas de place entre le lit et le mur."
Après une grosse heure d'échanges, l'affaire est mise en continuation au 23 novembre. Dans l'attente d'un nouveau rebondissement…