Il fabriquait des armes à feu avec une imprimante 3D : "Je n'ai aucune mauvaise intention"
Condamné à cinq ans de prison ferme pour détention illégale d'armes à feu, le prévenu demande, en appel, un sursis probatoire.

- Publié le 15-12-2024 à 10h05
Le prévenu qui comparaît ce matin devant la cour d'appel du tribunal correctionnel de Bruxelles est un drôle de pistolet. L'expression – qui désigne quelqu'un dont la conduite peut paraître bizarre, fantasque, voire louche – lui va comme un gant. Gilles*, 34 ans, conteste le jugement qui l'a condamné, en première instance, à cinq ans ferme pour détention illégale d'armes à feu. Il reconnaît les faits, mais demande un aménagement de sa peine. Inconnu de la justice, sauf pour trois faits de roulage, il est en prison depuis plus d'un an.
Il n'était pas du tout énervé
Le 17 novembre 2023, une "opération de sécurisation" est menée gare du Midi, à Bruxelles. Les policiers sont intrigués par l'attitude d'un trentenaire qui les regarde avec beaucoup d'insistance. Un inspecteur lui demande ses papiers d'identité. L'autre refuse. Il n'accepte pas davantage la fouille de sécurité. Interpellé et menotté, il lance des menaces aux agents. Au cours de son transfert, il répète ses propos inquiétants: il compte revenir à la gare et "commettre un carnage". Il précise : "J'ai des armes à la maison. Je ne suis pas n'importe qui. Je suis recherché par le FBI". Ce qui frappe les policiers, c'est son ton très calme et froid. L'homme n'est pas du tout énervé. Il est sérieux et réfléchi.
Sur le banc des prévenus, Gilles fait un signe de dénégation. "Je n'ai pas dit ça. Je ne m'en rappelle pas", dit-il posément. Plusieurs inspecteurs différents ont pourtant rapporté ses menaces.
"Au début, c'était un peu difficile"
Le président lui demande s'il était sous médicaments. "Je prenais des antidépresseurs, des somnifères et des anxiolytiques. Ça n'allait pas fort. Je n'étais pas bien", explique l'intéressé. Il était suivi par un psychiatre à cause d'une affaire d'usurpation d'identité dont il a été victime deux ans plus tôt, ajoute-t-il.
S'agissant des armes, Gilles avait dit vrai. Au cours de la perquisition à son domicile, les policiers tombent sur un petit arsenal : une arme automatique, plusieurs chargeurs avec des munitions de guerre, de nombreuses munitions de 8 mm, une arme de poing, des pièces détachées… L'arme d'épaule a partiellement été fabriquée à l'aide d'une imprimante 3D.
"Mais à partir de quand vous êtes-vous dit 'Je vais fabriquer des armes avec une imprimante 3D' ?", interroge le président. Gilles explique qu'il voulait découvrir cette technologie. En cherchant sur Internet, il a commencé par fabriquer des coques de téléphone, des jeux d'échecs… "Mon but premier n'était pas de faire des armes. Je pense que ça s'est fait de manière soudaine. J'ai essayé… Au début, c'était un peu difficile."
Un passionné ou un possible terroriste?
Dernier d'une famille de quatre enfants, Gilles travaille depuis ses 18 ans, dans le nettoyage, comme magasinier, comme cariste dans des entrepôts. Après cette histoire d'usurpation d'identité, qui le plonge dans la dépression, dit-il, il reste cloîtré chez lui. En tête-à-tête avec son ordinateur. Il se balade sur les forums et s'intéresse à la fabrication des fusils et des mitrailleuses. "Je suis curieux des armes", dit-il.
Mais qui est ce prévenu au profil déroutant : un passionné d'armes à feu ou un possible terroriste ? En fouillant ses faits et gestes au cours des dernières années, l'instruction met au jour des choses à première vue fort interpellantes. Gilles fait de nombreux voyages aux États-Unis, à Miami, à Chicago, à Dallas… Chaque fois, il s'informe de la législation en vigueur sur les armes à feu.
Un voyage projeté à Peshawar
En octobre 2023, il projette un voyage à Peshawar, dans le nord du Pakistan, "pour découvrir le pays". Il n'est pas allé plus loin que l'aéroport de Bruxelles-National. "Il fallait un visa et une personne garante sur place. Je ne le savais pas", indique-t-il à l'audience. Il ignorait aussi que la zone était peu sécurisée...
Les enquêteurs fouillent les sites internet sur lesquels il surfe. Ils tombent sur des recherches très ciblées. Sur les armes utilisées pour les attentats et "les dégâts qu'elles peuvent occasionner" ; sur des fusils à pompes "qui peuvent démolir des portes" ; sur des armes "qui peuvent percer des gilets pare-balles" ; sur les équipements des forces spéciales de la police fédérale… "Une curiosité qui va bien au-delà des armes", commente le magistrat, perplexe.
Aucun complice, aucune connexion, aucun réseau
Pendant les deux heures de l'instruction d'audience, Gilles ne se départit pas de son calme. Il le répète : il aime beaucoup les armes, mais il n'y a rien d'autre. "Je n'ai aucune mauvaise intention, monsieur." L'enquête n'a débusqué aucun complice, aucune connexion à l'étranger, aucun réseau terroriste.
En appel, le prévenu ne conteste pas la détention illégale d'armes, mais demande un sursis probatoire à la peine de prison ferme. Il accepte à l'avance toutes les conditions : suivi psychiatrique, horaires à respecter, contacts réguliers avec l'assistant de justice… "Je n'avais jamais connu la prison. Ça m'a bien calmé. J'ai beaucoup réfléchi. Je pense que j'ai changé. J'aimerais avoir une chance de me réinsérer dans la société." En cas de libération, il a déjà trouvé une formation en informatique, en particulier sur les logiciels d'impression 2D et 3D. Dans ce domaine, ses compétences ne sont plus à démontrer.
*Prénom d'emprunt.