Élections communales: Ottignies et LLN vont-elles se séparer ?

- Publié le 22-08-2018 à 19h05
- Mis à jour le 10-09-2018 à 15h01

Dans le couple Ottignies-Louvain-la-Neuve, les échanges sont rares. L'idée d'une séparation est évoquée avec plus ou moins de sérieux. La problématique doit cependant être analysée plus globalement, à l'échelle de la province. Le fantasme du "Louvexit". Et si Louvain-la-Neuve devenait une commune à part entière, la 263e de Wallonie, plus de cinquante ans après la scission de l'université catholique de Louvain (UCL) et l'arrivée de son aile francophone sur les hauteurs champêtres d'Ottignies ? Le terrain paraît mûr.
"Ce qui me frappe, c'est que l'on dédouble tous les services plutôt que d'encourager la mobilité entre Ottignies et Louvain-la-Neuve (LLN)", observe Vincent Geens, le directeur du centre culturel d'Ottignies. CPAS, antenne de police, théâtre, musées, écoles, commerces, Horeca, cinéma, centre sportif… "Louvain-la-Neuve a tout d'une grande ville, sauf la superficie et le nombre d'habitants."
"Dès le début, on voulait une ville la plus normale possible", se souvient l'urbaniste Luc Boulet, qui a planché pendant quatre décennies sur le développement de LLN. "Dans le plan directeur de 1970 (conçu par l'UCL), on trouvait déjà les grands principes de ce qu'elle allait devenir : une ville essentiellement piétonne, petite (environ 1 km de rayon), avec une forte concentration urbaine et un haut niveau d'équipements et de services. C'était nécessaire pour faire venir les gens et les faire rester." C'est ainsi que la commune d'Ottignies-LLN s'est progressivement muée en une sorte de ville double, bipolaire, aux tissus sociologiques fort différents.

Une scission par la fusion
"L'indépendance de Louvain-la-Neuve, c'est un serpent de mer", estime Stéphane Vanden Eede. Selon cet ancien candidat Ecolo (aux communales de 2012), très investi dans la participation citoyenne, "la tendance va plutôt vers une nouvelle fusion des communes, comme on le voit en Flandre". "Dans six ou douze ans, je pense que l'on va retrouver un cycle de fusions. Ce sera nécessaire pour faire face aux défis financiers des communes." C'est dans ce contexte, pense-t-il, que LLN pourrait quitter Ottignies et être rattachée à Mont-Saint-Guibert. Selon son schéma, aussi, Ottignies fusionnerait avec Court-Saint-Etienne.
Si l'on comprend que l'indépendance de LLN - un "Louvexit" dur - est très improbable en tant que telle, le seul fait d'évoquer l'hypothèse publiquement est révélateur de la schizophrénie de la commune. A titre d'exemple, la Gestion centre-ville d'Ottignies-LLN, une ASBL née en 2006, concentre son activité uniquement sur LLN. Son manager, Jean Christophe Echement, justifie cela par des raisons décrétales (une Gestion centre-ville est organisée par la Région wallonne) et par "une demande et des investissements venus de LLN, notamment du propriétaire de l'Esplanade, le groupe Klépierre. A Ottignies, il manque le terreau local permettant de réunir des fonds et de développer des projets".

Des kots de luxe aux start-up chinoises
Depuis le début des années 2000, la cité universitaire a vu naître, pêle-mêle, une salle de spectacle de 1 100 places (l'Aula Magna) et un cinéma en 2001; un centre commercial (l'Esplanade) et une nouvelle rue commerçante (la rue Charlemagne) en 2005; le musée Hergé en 2009; le Musée L en 2017; etc. Sans oublier un parc immobilier florissant avec l'apparition de kots étudiants de haut standing et l'inauguration, en mai dernier, du luxueux complexe hôtelier et résidentiel Agora.
A l'extérieur de la dalle sur laquelle repose le LLN historique, citons le Parc scientifique et le parc des affaires Axisparc (à cheval sur la commune de Mont-Saint-Guibert), qui ont connu une croissance rapide, ainsi que le CBTC (le China Belgium Technology Center), futur incubateur d'entreprises chinoises, en cours de construction. En cinquante ans, LLN est devenue un pôle économique et scientifique majeur en Wallonie. "Il représente environ 11 000 emplois", souligne le sociologue Yves Hanin (UCL), directeur du Creat (Centre de recherches et d'études pour l'action territoriale).
Ottignies, de son côté, connaît un tout autre développement. La ville "est centrée sur sa vallée, avec sa gare et son centre commercial du Douaire", note M. Hanin. Elle a la particularité de ne pas avoir de centre… C'est la zone gare-Douaire, longue d'un bon kilomètre, qui fait modestement office de lieu de vie et de rencontres. Son développement suit celui non pas de LLN mais de Court-Saint-Etienne, la commune voisine. On est dans une logique de "reconversion postindustrielle" de la vallée de la Dyle. "Ce qui a été fait à Court-Saint-Etienne est en train de se propager vers Ottignies", selon l'universitaire.
Cela a commencé par le dédoublement de l'avenue des Combattants, qui était l'unique artère reliant la gare au Douaire (voisin du centre culturel et de l'hôtel de ville). Une parallèle a ainsi vu le jour, il y a une quinzaine d'années, où des logements modernes ont été construits et "ont attiré une nouvelle population". La densification d'Ottignies est aujourd'hui en marche. Que ce soit dans le quartier de Limelette, près du "centre", ou par la construction prochaine de logements sur l'ancien site des Bétons Lemaire (proche du Douaire) et, à long terme, d'un nouveau quartier autour de la future gare.
Mais la dualité entre Ottignies et LLN n'est pas seulement liée à leur développement urbain respectif. Elle est aussi physique. La seconde est située sur les hauteurs de la ville, enclavée entre quatre voies rapides, de telle sorte que l'on monte à LLN, mais que l'on descend à Ottignies. "Louvain-la-Neuve a parfois l'impression d'être le centre du monde , juge Vincent Geens, du centre culturel. Elle regarde Ottignies avec condescendance."
"Pour caricaturer, les habitants de Louvain-la-Neuve ont l'impression que tous leurs impôts partent vers Ottignies, et ceux d'Ottignies, que tous les investissements sont concentrés à Louvain-la-Neuve", résume l'ancien Ecolo Stéphane Vanden Eede, qui habite à Limelette.

Ces idiots de séparatistes
La Gestion centre-ville est en train de mener une recherche sur l'identité de la commune et une première réunion a été organisée au printemps à LLN. "Mais les gens n'ont parlé que de l'identité de Louvain-la-Neuve, pas d'Ottignies-Louvain-la-Neuve", raconte son manager, Jean-Christophe Echement. Puis, même exercice à Ottignies et même résultat, centré cette fois-ci sur Ottignies… "Cette schizophrénie est stupide et ridicule, peste M. Echement. Ce développement à des rythmes différents est une richesse. Ottignies-Louvain-la-Neuve est une ville où tout le monde peut trouver son cadre de vie. Est-ce qu'un habitant de Céroux (quartier rural, NdlR) aurait envie d'habiter à Louvain-la-Neuve ? Louvain-la-Neuve, c'est la vitrine de la ville. Elle doit être une fierté. Mais je pense que cette fierté existe, y compris à Ottignies. Il n'y a que les séparatistes qui ne s'y retrouvent pas. C'est idiot."
Pour le sociologue Yves Hanin, opposer les deux parties de la commune n'a aucun sens. Selon lui, il faut regarder la province du Brabant wallon dans sa globalité. "Louvain-la-Neuve est un quartier au sein d'une aire métropolitaine" et elle interagit indifféremment avec Ottignies, Court-Saint-Etienne, Rixensart, Wavre, Mont-Saint-Guibert et d'autres encore. "Les gens circulent entre les différents 'quartiers' de la 'grande ville', mais cet espace n'est pas organisé comme tel", analyse le professeur. Ce qui manque, selon lui, c'est "une stratégie de développement territorial qui soit à la fois infraprovinciale et supracommunale".
"Louvain-la-Neuve est un pion dans un fonctionnement multipolaire où chaque ville a ses particularités", appuie l'urbaniste Luc Boulet. "Le rôle de Louvain-la-Neuve, c'est d'être une ville universitaire avec une économie de services et de la connaissance. Elle est liée à Ottignies pour des raisons administratives, mais aussi à Wavre, Mont-Saint-Guibert ou Chaumont-Gistoux pour d'autres raisons."
L'arbre qui cache la forêt
Les deux grands défis de cette grande zone en pleine densification sont connus : mobilité et pression immobilière. A Ottignies-LLN, Vincent Geens craint que la hausse des prix des logements en fasse "une ville du troisième âge" pour retraités nantis. "Ce qui va entraîner une perte de mixité sociale", en contradiction avec le rêve des pères fondateurs de LLN qui voulaient que les jeunes chercheurs de l'UCL puissent y habiter.
Selon M. Geens, "l'idéal d'une ville ouverte, participative, multiculturelle, diversifiée est difficile à tenir". Le projet d'extension de l'Esplanade, avec l'arrivée d'un Primark (chaîne de prêt-à-porter à bas prix), avait fait l'objet d'une contestation citoyenne. Une consultation populaire avait in fine recalé temporairement le projet. "Mais l'Esplanade est l'arbre qui cache la forêt", estime M. Vanden Eede. Il pointe les projets CBTC et Agora menés, selon lui, sans concertation avec la population. "Ce qui est problématique, c'est que tout se règle par opportunisme, sans réflexion sur les conséquences en termes de mobilité, de coût du logement ou de diversité sociologique. Mais il y a des appels de citoyens pour qu'Ottignies-LLN redevienne un laboratoire participatif. Comme avant."