La N-VA joue sur la peur, histoire de ne pas laisser le Vlaams Belang reprendre la main à Anvers (VIDEO)
- Publié le 04-09-2018 à 06h49
- Mis à jour le 26-09-2018 à 09h55

À un peu moins de deux mois du scrutin local, La Libre s'est promenée dans une dizaine de communes belges. La rédaction est allée écouter battre leur cœur, saisir ce qui alimente les conversations, tâter ce qui constitue leur épaisseur. En privilégiant chaque jour un angle bien particulier. En permettant ainsi de percevoir les fractures sociologiques qui traversent les villes et campagnes belges. Où l'on s'aperçoit que les préoccupations peuvent être très diverses. Onzième et dernière escale à Anvers.
Veilig thuis in een welvarend Antwerpen… En sécurité chez soi, à la maison dans une ville prospère… En déclinant le slogan des élections communales de la N-VA dans la Métropole flamande, tout est dit - ou presque - sur l'enjeu fondamental du 14 octobre. Car toutes les listes en lice s'alignent d'une certaine manière sur cette thématique qui a monté en puissance singulièrement depuis les attentats terroristes en 2016 et la crise de la migration. C'est que cette élection locale aux conséquences régionales et fédérales possibles sinon probables sera, comme celle d'octobre 2012 analysée et dépiautée d'Adinkerke à Maasmechelen mais aussi en Belgique francophone.
Une élection-baromètre où on met la sécurité à toutes les sauces. Ce qui arrange tous les participants au grand steeple-chase électoral du 14 octobre. Sans doute aussi pour cela que les jeux sont loin d'être faits. Si on en croit les sondages mais aussi les conversations dans les bruine cafés qui font partie de l'ADN anversois, à l'instar des bollekes de De Koninck qu'on y ingère, Bart De Wever pourrait aussi bien rempiler pour un deuxième mandat que se retrouver bien dépourvu à l'automne pour avoir chanté victoire trop tôt.
Un programme qui se réalisera en douze ans
Bien malin qui pourrait conjecturer un remake du mars op 't stadhuis - littéralement, "la marche sur l'hôtel de ville" - d'il y a six ans où il avait mis fin à une longue hégémonie socialiste en accédant avec force au mythique Schoon Verdiep - le "bel étage" est le surnom donné au bureau du bourgmestre. À Anvers, les avis sont mitigés sur le bilan du parti nationaliste et sur la concrétisation de son idéal d'être toujours une "force puissante de changement". Si beaucoup continuent à apprécier Bart De Wever, d'autres voix critiques constatent que son programme est loin d'avoir été réalisé. D'autres encore le saluent comme un Machiavel made in Vlaanderen. Un stratège suffisamment habile pour annoncer dans les semaines qui viennent qu'effectivement il n'a pas encore pu tout mettre en œuvre. Et donc qu'il siérait de le remettre en selle, toujours ceint de la parfois honnie écharpe tricolore - surtout quand il s'adresse aux francophones - pour réaliser encore une série de projets visant à faire d'Anvers, un modèle européen voire mondial en matière de mobilité et de réussite économique.
Au fond, l'idée aurait dû nous traverser l'esprit dès mars 2017. Lors d'une conférence de presse dans les locaux du ministre-Président flamand Geert Bourgeois (N-VA) sur la place bruxelloise des Martyrs, le gouvernement flamand, la Ville et les comités d'action locaux avaient signé la fin de la guerre permanente qui empêchait de sortir de l'inextricable nœud routier anversois. Le 15 mars 2017 a été une date historique dans ce dossier dont les prémices remontent à 1995. Les parties prenantes y avaient signé une alliance pour une nouvelle vision du ring et pour l'Oosterweel, cette Arlésienne anversoise visant à réunir les deux rives de l'Escaut. Un an après, le gouvernement flamand, et les pouvoirs locaux sont toujours prêts à délier les cordons de la bourse. Mieux : avant les vacances, on a appris par Alexander D'Hooghe, l'intendant de ce projet-mammouth, qu'à l'horizon 2025-2027, le périphérique anversois serait sans doute bouclé.
La moitié des grues est déjà à Anvers, l'autre arrive
Dans cette optique, dix-huit leefbaarheidsprojekten - littéralement, dix-huit projets de qualité de vie - sont dans les starting-blocks. De quoi inciter le bourgmestre De Wever à sortir une formule de son cru qui doit marquer les esprits : "La moitié des grues du pays (NdlR : de construction) sont déjà à Anvers, les autres vont bientôt arriver." Un bel optimisme qui n'est pas partagé sur place.
Jan De Volder est le premier candidat d'ouverture sur la liste du CD&V au scrutin d'octobre, où il occupe la 5e place. Journaliste et historien qui donne un cours sur la géopolitique des religions à la KU Leuven, c'est un Anversois engagé qui y a aidé à développer de nombreuses actions sociales à travers la Communauté de Sant'Egidio au sein de laquelle il est actif depuis près de quatre décennies.
Habitant près du Stadspark, il nous a montré quelques lieux emblématiques du cœur d'Anvers. Question de montrer qu'il reste beaucoup à faire au cœur même de la Métropole. Si notre confrère se réjouit de ce qui est programmé, il émet quelques doutes sur la manière d'avoir misé concomitamment sur toutes les formes de mobilité, des plus douces aux plus classiques. "Cela nous amène à devoir souvent faire du gymkana à proximité de la gare Centrale ou de la Rooseveltplein."
Le "Central Park" a du retard sur l'autre
Jan De Volder s'inscrit dans la ligne de la liste du CD&V d'Anvers qui met plus particulièrement l'accent sur la qualité de la vie. Et cela l'amène à se focaliser aussi sur des dossiers qui ont tendance à rester dans les tiroirs. Il y a un dossier qui le taraude : celui du réaménagement du parc central de sa ville, le Syadspark. Les riverains l'appellent souvent aussi "Central Park", comme à New York. Mais le Syadspark est loin de concurrencer celui de Big Apple. Au fil des ans, ce qui était réellement the place to be où se retrouvaient toutes les communautés culturelles qui font la richesse d'une ville presque à nulle autre comparable par sa dimension de métissage, s'est mué en un lieu de moins en moins attirant. Les infrastructures y sont sérieusement déglinguées. Il y a pire encore : l'étang du parc s'est littéralement asséché. Certes, les autorités de la ville comptent bien s'atteler à résoudre l'imbroglio mais cela semble bien tard. Voilà un atout urbain un peu galvaudé gravitant autour du vivre-ensemble dans une ville qui n'est pas insensible aux projets architecturaux de haut vol et à la promotion immobilière comme l'a montré la polémique de la réception de tout ce qui compte à Anvers dans un resto chic de la ville aux frais du promoteur Land Invest Group.
Geert Wilders à Anvers
Pendant ce temps-là, si cette piste séduit les battants anversois, la N-VA joue sur certains sentiments de peur question de ne pas laisser le Vlaams Belang reprendre la main. Pas sûr cependant que l'extrême droite cartonnera à la mi-octobre en repartant au combat une fois encore avec Filip Dewinter. Celui-ci avait invité dimanche son ami néerlandais Geert Wilders pour lancer sa campagne. Dans certaines couches plus défavorisées de la cité de Brabo dont l'environnement de vie s'enfonce dans la précarité, alors que certains se jettent dans les bras du PVDA/PTB, c'est vu comme un atout. Tant pis si on a nagé en plein anachronisme avec une mise en garde du duo Wilders-Dewinter contre l'islamisation de la société sous le regard de pierre de Guillaume d'Orange et de l'ancien bourgmestre Philippe de Marnix de Sainte Aldegonde. Il est vrai qu'alors qu'il courtise lui aussi l'électorat juif, Bart De Wever n'en rate pas une non plus pour stigmatiser sa population musulmane. L'an dernier, après les attentats de Barcelone, Bart De Wever avait cru reconnaître dans les portraits des auteurs certains de ses propres concitoyens… "Sur la Turnhoutsebaan à Borgerhout, vous rencontrez facilement des hommes de ce type", avait-il lancé.
La guerre contre la drogue n'est pas gagnée !
"Notez qu'il ne doit même pas jouer sur ce registre local", commente Luc Van der Kelen, qui commente encore de temps à autre l'actualité politique dans le Laatste Nieuws. L'éditorialiste est ce qu'on pourrait appeler un Anversois de la périphérie - il habite à Schoten - bien au fait de tout ce qui concerne " 't Stadt", comme on dit ici. Lui aussi met l'accent sur les enjeux de mobilité mais "jour après jour, De Wever peut se permettre de jouer sur les déclarations ou les phrases-choc en matière d'identité et de migrations de son joueur étoile, de pointe, entendez : Theo Francken…"
Autre analyste privilégié de la scène politique anversoise car il y habite, le politologue Dave Sinardet pointe les mêmes enjeux de campagne. Mais pour lui, le jeu politique est sans doute plus ouvert que jamais "même si la N-VA veut nous faire croire que cela a vraiment changé". Et de préciser ainsi que "la guerre contre la drogue" que le parti nationaliste a promis de gagner est toujours bel et bien en cours. C'est si vrai que ce lundi, le bourgmestre De Wever s'est montré plutôt pessimiste à propos de la lutte contre les trafics de cocaïne. Dans une interview au Volkskrant néerlandais, il constatait, désabusé, que "le port d'Anvers était une vraie passoire où les requins passent entre les mailles du filet". En injectant encore un peu plus d'incertitude, arguant qu'à Anvers, les esprits politiques ne sont plus incorruptibles.
À commencer par certains de ses amis ? "Ici, on se pose beaucoup de questions sur le retrait sur la pointe des pieds de l'échevin Rob Van de Velde au début de cette année. Officiellement pour aller dans le privé", nous souffle un autre citoyen engagé.