Mohamed Ridouani, bourgmestre de Louvain : "Je me sens proche de Paul Magnette"
- Publié le 04-02-2019 à 08h17
- Mis à jour le 04-02-2019 à 15h36

Professor Van Overstraetenplein, n° 1. L'adresse de l'administration communale de Louvain. C'est au 6e étage du bâtiment, avec une vue imprenable sur la ville, que le frais émoulu bourgmestre nous reçoit. Mohamed Ridouani (SP.A) a succédé à Louis Tobback comme bourgmestre. Fils d'immigrés marocains de la première génération, l'homme aborde tous les sujets sans langue de bois : immigration, confédéralisme, SP.A,… Interview.
Est-ce que John Crombez (président du SP.A) est encore la bonne personne à la bonne place au sein d'un SP.A qui ne se porte pas bien depuis quelques années ?
Ce serait une faute de mener des élections présidentielles maintenant au sein de notre parti. Il faut se concentrer sur les élections qui viennent et sur notre message, qui doit être plus clair. Les sondages ne sont pas bons, mais ce n'est pas la responsabilité d'une personne. Est-ce que John Crombez est la bonne personne à la présidence ? Je crois que cette question peut être débattue, mais après les élections. La situation du SP.A fait mal au coeur…
Comment en êtes-vous arrivés là ? Un message pas assez clair ou la difficulté de vous implanter dans une Flandre profondément ancrée à droite ?
Il y a un potentiel de 20% de citoyens mieux servis par notre parti, pour qui l'égalité des chances, la solidarité, un enseignement de meilleure qualité, un bon accueil des enfants sont des priorités. Pour répondre à votre question, je crois qu'il y a deux raisons qui expliquent pourquoi le SP.A ne se porte pas bien. D'abord, notre parti tient un discours trop abstrait, trop centré sur les structures. Parler de la sécurité sociale, c'est bien, mais ce n'est qu'un concept. Il faut être plus pédagogique et montrer concrètement ce qu'on veut défendre en matière de sécurité sociale, donner des perspectives aux gens. Il faut aussi marteler que le SP.A ne veut pas d'une société d'individualistes qui ne prenne pas soin des autres. Nous voulons une société où tout le monde peut recevoir une chance de s'accomplir, tout en étant solidaire. Ce n'est pas incompatible. Ensuite, notre discours se rétrécit sur une population qui elle-même se réduit. Cela va peut-être choquer, mais nous tenons un discours misérabiliste.
Vous allez loin, là…
Oui, je suis bien conscient que ça peut choquer, mais le parti se focalise juste sur une population qui a souffert, qui a évidemment besoin d'être aidée, pour qui on doit se battre. Mais il faut davantage adapter notre discours à la classe moyenne, celle qui fréquente l'université autant que celle qui vit dans les quartiers plus populaires. Nous devons toucher la classe moyenne, qui doit profiter d'un SP.A fort ! Elle ressent aussi les déficits dans le secteur de l'enseignement, dans les soins de santé et les structures d'accueil de la petite enfance, mais est touchée par le mot "solidarité". Vous savez, je ne veux pas d'une ville à deux vitesses où le pôle économique, centré sur l'université notamment, empêcherait une conscientisation de penser à autrui. Je crois que ce discours peut être dupliqué à l'échelle nationale…
Cela dit, votre parti a aussi perdu des plumes à l'échelon local…
Oui, c'est vrai, sans doute en raison des déboires du SP.A au niveau national. Personnellement, j'ai récolté plus de 10 000 voix de préférence. J'y vois un énorme soutien de la population pour construire cette histoire d'une société du "vivre ensemble", qui est un peu la mienne aussi… Il est important de donner des perspectives aux citoyens.
Est-ce que restreindre le droit d'avoir des enfants à certains parents (drogués, par exemple) était une sortie opportune de John Crombez ?
Je ne sais pas si sa langue a fourché mais il est dommage qu'il se soit exprimé de la sorte, même s'il a nuancé ensuite.
Ça brouille un message, non ?
Il ne faut pas en faire un casus belli, parce que sur le fond, je trouve qu'il y a des problématiques très importantes où notre discours assez vague. C'est le cas de la politique migratoire. On doit de notre côté se focaliser bien davantage sur le fait de rassembler les gens (il utilise le mot "verbinding", NDLR). Un parti comme le nôtre doit défendre autant l'accomplissement personnel que la solidarité. Le lien avec autrui doit être consolidé.
Vous utilisez souvent le mot "verbinding" pour l'union, le rassemblement, le relationnel. La N-VA à laquelle vous faisiez référence prêche pour le confédéralisme. D'autres en revanche, prêchent pour la refédéralisation de certaines matières. Où vous situez-vous ?
Dans le milieu de la diplomatie, j'entends beaucoup cela, qu'on perd en force de frappe par la dilution des pouvoirs. Vous savez que la Région flamande a des services diplomatiques, mais manifestement, ils se plaignent de ne pas pouvoir faire grand-chose. Cette fragmentation des pouvoirs n'est pas très utile ici. Pour en revenir à l'essence même du confédéralisme, la question est de savoir où on place la barre. Au sens le plus strict, vouloir le confédéralisme, c'est savoir répondre à la question de savoir ce qu'on fait ensemble. Mais cela, la N-VA ne le fait pas. Ils se contentent de dire ce qu'ils ne veulent pas qu'on fasse ensemble, Francophones et Flamands. Il y a des domaines qui méritent effectivement d'être régionalisés, et d'autres qui méritent d'être gérés au plus haut niveau.
Comme ?
Les affaires étrangères, la diplomatie, comme je l'ai dit, mais aussi l'énergie, oui…
La mobilité ?
Oui, encore qu'il y a ici un enjeu plus local qui mérite davantage d'être défendu. Par exemple, dans ma ville, je n'ai pas assez d'autonomie en tant que bourgmestre sur certaines routes, et c'est contraignant. Mais au-delà de cela, au-delà des matières sur lesquelles on peut discuter à un échelon ou à un autre, ce que je regrette profondément, c'est que l'on ne puisse plus dégager des grands accords ensemble au niveau des formations politiques.
Comme Groen/Ecolo ?
Ce n'est pas la même chose. Ecolo et Groen, c'est bien, mais ils ont une idéologie en commun. Ce que je veux dire, c'est que j'espère que les jeunes générations de politiques – pas en termes d'âge, mais plutôt de culture - seront capables d'avoir un cadre commun en vue de l'intérêt général. C'est mon programme, en tout cas. Cela manque aujourd'hui, on l'a vu notamment dans les discussions sur le Pacte des migrations. C'est de la pure perception politique, mais cela me préoccupe beaucoup de savoir qu'on ne peut plus facilement traverser les frontières linguistiques pour dégager des principes communs.
Entre le PS et le sp.a, il y a donc encore de l'espoir ?
Oui, bien sûr…
Vous vous sentez proche de qui ?
De Paul Magnette, par exemple. On s'est rencontré plusieurs fois, et je sens qu'il y a une culture en commun. Je me retrouve très bien dans les propos qu'il tient. J'espère qu'il va avoir l'opportunité de prendre les choses en main. Il fait partie d'une nouvelle culture. Il y en a d'autres… Si on se retrouve, j'espère qu'on pourra bâtir des choses ensemble. Les contacts sont assez rares aujourd'hui ; c'est un constat que je regrette. Plus d'initiatives doivent être prises sur ce plan, et je ferai ma part au niveau de mon parti pour que ce mouvement se mette en marche.
"Je demande à chaque communauté de montrer ses traditions"

Dans une interview à la VRT, vous avez déclaré que votre père s'était difficilement intégré en Belgique. Cela vous a-t-il marqué ?
Petit, je ne me suis jamais rendu compte que j'étais en train de m'intégrer. Je suis né dans une rue d'ouvriers, à côté de la prison de Louvain. Mon père est arrivé dans les années 70 et s'est marié. Au début, comme la société belge, il croyait qu'il allait retourner au Maroc. Je suis né ici et suis donc la "deuxième génération". On était six à la maison, je suis l'aîné. Alors que mon père n'est jamais allé à l'école, mes parents étaient très attentifs à l'éducation. Mon père était ouvrier dans le bâtiment et a travaillé jusqu'à l'âge de la retraite. Il me montrait l'état de ses mains, dont les doigts étaient gonflés, et me disait "si tu veux éviter ça, il faut faire de ton mieux". Dans notre rue, il y avait une maison de quartier. Quand j'avais trois ou quatre ans, c'est là que j'ai appris à écrire et à lire. Souvent, dans les familles d'immigrés et d'ouvriers, les expériences de ce type sont limitées.
À cause d'une forme de déterminisme social ?
Oui, voilà. À Louvain, on offre toutes sortes d'activités culturelles, sportives, etc. pour les enfants qui attirent surtout la classe moyenne. Qui sont ceux qu'on ne voit pas ? Les étrangers. Ils ne connaissent pas.
Vous estimez que la Belgique porte aujourd'hui les stigmates de l'absence de politiques d'intégrations pendant 30 ans. À qui la faute ? Aux populations étrangères qui ne se sont pas intégrées ? À la société belge qui ne leur en a pas donné l'opportunité ? Aux deux ?
Les deux. Il y a toujours un degré de responsabilité individuelle. Ce qui s'est passé à Molenbeek, où des jeunes cassent tout, c'est incroyable. Ils en portent la responsabilité. Mais d'un autre côté, comment peut-on imaginer qu'un processus d'intégration s'effectue naturellement ? Ce n'est pas naturel. Ce sont des familles d'ouvriers, des femmes qui viennent ici sans aucune formation, qui ne connaissent ni la langue, ni la société, ni ses règles. Pendant trente ans, on n'a rien fait à ce niveau-là. Aujourd'hui, quand on arrive en Belgique, il faut suivre des cours pour s'intégrer. N'empêche, pour les ouvriers et pour les enfants, la Belgique n'a rien fait. La concentration des immigrés dans les grandes villes joue aussi... En néerlandais, on dit que c'est "een tik in de tijd bomb". Tôt ou tard, ça explose. Et ce qui s'est passé. Résultat : les deuxièmes et troisièmes générations ne se sentent pas à l'aise dans la société.
Comment sort-on de ce scénario ?
Il faut mener des actions sur différents terrains : la communication, l'éducation, les clubs de sports, la sécurité. C'est ce que j'essaie de faire ici. Mais bon, Molenbeek n'est pas Louvain. À Louvain, il y a une liberté d'identité. Il y a 171 nationalités différentes, toutes sortes de religions et de convictions. Ils ont tous leur temple, leur mosquée, leur église. Ce que je leur demande, c'est de montrer leurs traditions, il faut que ça fasse partie de la communauté de Louvain et que ce ne soit pas caché, je n'aime pas. Il faut être fier de ses racines ! Mais il faut aussi sentir qu'on fait partie d'un ensemble, de la communauté. Si on ne se sent pas citoyen, si on se sent marginalisé et stigmatisé, c'est la porte ouverte à la radicalisation. Ce genre de politique demande des moyens.
Dans la gestion de votre budget, qu'est-ce que vous laissez tomber en contrepartie ?
Investir dans l'intégration évite de créer des problèmes qui coûteront très cher par après. Une génération sans formation, qui vit dans le crime et en tension avec d'autres communautés, ça coûte. En coulisses, il faut avoir des engagements forts envers la police, la sécurité et la prévention. Sur scène, il faut miser sur la réconcialiation et l'interdiction. Je ne vais jamais attaquer un groupe en particulier. Certains bourgmestres font ça. Un individu déconne et ils ciblent toute une communauté en disant que les berbères ou les Turcs ne sont pas intégrés.
On sent des points communs avec le discours de Louis Tobback (ancien bourgmestre sp.a de 1995 jusqu'en 2018). Qu'est-ce qui vous différencie de lui ?
La sécurité était sa priorité numéro un. Il parlait moins d'accompagnement, de l'importance d'offrir des opportunités aux autres pour s'intégrer. En cela, mes origines sont symboliques. Quand les gens voient que quelqu'un qui s'appelle Mohammed peut devenir bourgmestre, ça veut dire quelque chose. Ça veut dire qu'il y a des moyens. J'espère que mon histoire peut inspirer des jeunes qui se sentent discriminés. Le VDAB va chercher des travailleurs détachés au Maroc.
Comment fait-on pour ne pas reproduire les erreurs du passé et les inclure dans la société ?
C'est quand même un drame d'aller recruter des travailleurs au Maroc alors qu'on a une génération perdue ici. Ça me fait mal au coeur. C'est pour ça que l'éducation est primordiale et il faut investir dans ce domaine de manière beaucoup intense que ce qu'on fait actuellement. Donner des opportunités, un accès à l'éducation, au marché de l'emploi est primordial. Tout simplement parce qu'un type qui a une bonne formation, comme universitaire, vendeur ou que sais-je, ne va pas commencer à déconner s'il fait quelque chose de sa vie. Si on va chercher de la main d'oeuvre, c'est aussi parce que c'est moins cher.
Faut-il baisser les charges sur le travail pour éviter d'aller chercher ailleurs ce qu'on a chez nous ?
Je ne suis pas contre le fait d'aller chercher des travailleurs ailleurs. En Flandre, on a besoin de 5000 nouveaux infirmiers dans les années qui viennent. Où va-t-on les trouver ? Et en même temps, je me demande pourquoi n'y a-t-il pas plus d'ingénieurs, d'informations.
Donc il faut mettre plus de moyens dans les sciences, les maths, dans les soins ?
Oui, enfin on n'est pas un pays communiste non plus. Les jeunes doivent trouver la voie qui donnent du sens à leur vie, pas pour satisfaire l'État mais pour se satisfaire eux-mêmes. Pas besoin de devenir recteur ou bourgmestre (rires) ! Si tu veux devenir artiste, deviens artiste. Ou journaliste (rires). En même temps, il faut motiver les étudiants à se tourner vers des secteurs en pénurie.

"Gérer la croissance, c'est ma priorité n°1"
Leuven est une ville qui grandit vite. Très vite, notamment parce que la ville est un pôle de recherche et d'innovation important en Europe. Cela ne doit pas être simple à gérer… ?
Le PIB par habitant croît effectivement de 4 % par an, le taux d'emploi, de 8 % par an, et la population, de 1 000 habitants par an. C'est ma priorité n°1, parce que cette croissance met le bien-être des Louvanistes sous pression, c'est évident. D'abord sur le plan immobilier. La ville de Leuven est une des plus chères pour acheter une petite maison avec jardin. Ensuite, il y a une pression très forte sur les infrastructures. L'accueil de la petite enfance, les soins de santé, l'enseignement, la mobilité et les loisirs… Cela demande des infrastructures grandissantes également. La ville compte 100 000 habitants, 50 000 étudiants, mais si l'on prend la région qui dépend de Leuven, ce sont 500 000 habitants qui dépendent de notre politique.
Ce qui veut donc dire que vous ne pouvez pas vous contenter de regarder la (belle) vue depuis votre bureau ?
Non (rires). Cela veut dire qu'il faut investir, et qu'il faut avoir un réflexe régional pour assurer une bonne coordination avec les villes aux alentours de Leuven pour garder un service de qualité pour tous, tout en assurant la solidarité pour les personnes qui en ont le plus besoin.