Frank Vandenbroucke, la revanche d'un ascète (Portrait)
À 65 ans, l'homme aurait pu refuser la mission que lui a proposée le jeune président de parti Conner Rousseau, 27 ans à peine. Mais il n'a sans doute pas beaucoup hésité avant de dire oui.

- Publié le 26-10-2020 à 07h17
- Mis à jour le 04-12-2020 à 09h44

Dans le nouveau gouvernement fédéral, il n'y a jamais eu autant de femmes. Ni autant de nouveaux visages. Et pourtant, la vraie surprise du casting ministériel, c'est un vieux de la vieille, 65 ans depuis mercredi, qui traîne derrière lui une longue carrière politique. Car personne ne s'attendait à voir Frank Vandenbroucke débarquer au milieu de cette bande de jeunots, au poste de ministre de la Santé ultra-exposé en ces temps de pandémie.
On pensait l'homme perdu pour la politique. On croyait qu'il avait définitivement tourné la page après que la présidente du SP.A, Caroline Gennez à l'époque, avait refusé de prolonger son bail au gouvernement flamand. C'était en juin 2009. Pour le poste de ministre flamand de l'Enseignement qu'il occupait depuis 2004 (et qu'il cumulait avec celui de l'Emploi), elle lui avait préféré Pascal Smet. Son ego - "qu'il a gros", glisse un ancien de la concertation sociale - en avait pris un terrible coup.
Pour son malheur, Frank Vandenbroucke manquait d'appuis au sein de l'appareil. Il n'était proche ni du syndicat ni de la mutuelle. Et dans sa région, le Brabant flamand, il ne pouvait guère compter sur le soutien de la famille Tobback qui y régnait en maître mais à qui il faisait de l'ombre sur le plan électoral.
Après sa déconvenue, il s'était encore un peu accroché à la politique. Mais le cœur n'y était plus. Il était meurtri et incapable de trouver une forme de consolation dans ce Sénat où il se sentait comme en exil. En 2011, il quittait l'assemblée sans se retourner pour entamer une carrière académique - la seule sans doute qu'il pouvait embrasser hors la politique. Il décrochait d'abord une charge d'enseignement à la KU Leuven d'où il était sorti 33 ans plus tôt avec un diplôme en sciences économiques en poche. Puis, en 2015, il rejoignait l'Université d'Amsterdam où il enseigne, depuis lors, dans les matières qu'il affectionne : les politiques sociales et l'Europe.

Le profil adéquat Le retour au plus haut plan de Frank Vandenbroucke à l'âge où la plupart des Belges prennent leur retraite a donc suscité l'étonnement. À la réflexion, il apparaît pourtant comme une évidence.
À la tête du département de la Santé, il fallait placer une tête de bois, capable de se mettre immédiatement au travail et de garder le cap en pleine bourrasque sanitaire. Il fallait aussi y nommer un visionnaire pour moderniser un chef-d'œuvre en péril - l'assurance-maladie.
Les socialistes - flamands comme francophones d'ailleurs - espèrent pouvoir tirer un bénéfice électoral substantiel de la gestion de ce département qu'ils ont préféré à l'occupation du 16, rue de la Loi. Ils ne pouvaient le confier qu'à un réformateur de haut vol.
Or, des politiques qui répondent au profil, il n'y en a pas des centaines au SP.A. Il y a Frank Vandenbroucke. Il a déjà été ministre des Affaires sociales. Et c'est un grand format, reconnu par ses pairs.

À 65 ans, l'homme aurait pu refuser la mission que lui a proposée le jeune président de parti Conner Rousseau, 27 ans à peine. Mais il n'a sans doute pas beaucoup hésité avant de dire oui. Il tenait là une belle occasion de prendre sa revanche sur ceux qui, au sein de son propre parti, avaient prononcé sa disgrâce. Il pouvait aussi à nouveau flatter la conception quasi messianique qu'il a de son engagement politique. Qu'on ait pensé à lui comme un sauveur en pleine pandémie a dû achever de le convaincre. "C'est quelqu'un qui veut laisser une trace, glisse un universitaire qui l'a côtoyé. Pour moi, il veut achever quelque chose."
Une carrière ministérielle erratique
Le citoyen de Scherpenheuvel-Zichem ne doit plus rien prouver. Il a quasiment tout connu dans sa carrière politique. Il a été député pour la première fois en 1986 à l'âge de 30 ans. Il n'a que 33 ans quand il devient président de parti et 38 quand il débute sa longue - et erratique - carrière ministérielle.

Cette carrière de ministre, il l'a cependant commencée par un faux départ. Un an après être devenu ministre des Affaires étrangères, il est en effet contraint à la démission. Il n'a pas résisté à la publication d'un article du Knack révélant qu'il avait ordonné de brûler 5 millions de francs belges à l'origine douteuse (probablement un pot-de-vin du constructeur italien Agusta) qui traînaient dans le coffre de la banque suisse Codep loué au nom du parti.
Cet épisode aurait pu briser sa carrière. Il n'a fait que différer son véritable envol. Peut-être même y a-t-il contribué. Sans cet arrêt forcé, Frank Vandenbroucke n'aurait en effet pas rédigé sa thèse de doctorat à l'université d'Oxford. Il ne se serait donc peut-être pas familiarisé avec l'œuvre du philosophe américain John Rawls et n'aurait pas forgé les solides convictions qui ont guidé son action politique par la suite. Chaque être humain a droit à une vie décente. Mais il a aussi des devoirs.
À son retour d'Angleterre, il est enrôlé dans le gouvernement arc-en-ciel au poste de ministre des Affaires sociales et des Pensions. Il a passé le plus clair de son temps à tenter d'endiguer les dérapages budgétaires. Les kinés s'en souviennent encore, eux qui ont été durement frappés. Cela n'a pas empêché Frank Vandenbroucke d'aligner les réformes.

Il espérait rempiler une législature de plus pour parachever le travail. Mais, selon la rumeur, la mutualité socialiste n'en voulait plus et l'a fait savoir en haut lieu. Il a donc hérité du ministère de l'Emploi, qu'il a sans doute moins aimé mais où il a vraiment laissé sa marque. Il a multiplié les chantiers d'envergure. Les titres-services, c'était lui. Le dispositif d'accompagnement des chômeurs, c'était lui. Des réformes qui ont été très critiquées à gauche, mais qui n'ont pas été détricotées par la suite.
Un travailleur infatigable
Nombreux sont ceux qui pensent qu'il peut être l'homme de la situation. "On l'a déjà plus vu en 15 jours que Maggie De Block en 6 mois", constate un responsable de mutuelle. "Il a les qualités pour mettre son nom sur une importante réforme des soins de santé", pronostique un autre.
Tous reconnaissent en Frank Vandenbroucke un grand intellectuel. "Avec lui, chaque dossier s'insère dans une vision d'ensemble, témoigne un académique. Il est obnubilé par la cohérence des décisions." C'est aussi un infatigable travailleur. "Il ne vient jamais à une réunion sans s'y être préparé. Et quand c'est lui qui la dirige, les pauses sont rares."
Mais il ne suscite pas que l'admiration. Ceux qui l'ont côtoyé disent que c'est un être froid, qui ne laisse transparaître aucune émotion. "Ce n'est pas le type avec qui on se tape sur le ventre, lâche un ancien membre de la concertation sociale. C'est un ascète."

Frank Vandenbroucke peut être cassant aussi. David Clarinval, ministre des Classes moyennes (MR), l'a appris à ses dépens vendredi 16 octobre. Alors que le ministre libéral tentait de préserver - en vain - l'Horeca d'une fermeture totale, Frank Vandenbroucke lui a lâché un cinglant "Je suis professeur d'université". Aurait-il un terrible complexe de supériorité ? "Il a le défaut des intellectuels, poursuit cet interlocuteur. Il croit qu'il a toujours raison. Et si les autres ne sont pas d'accord avec lui, il est convaincu que c'est parce qu'ils ne l'ont pas compris. Il ne comprend pas qu'on puisse le contredire." Ce qui l'emporte parfois dans des accès de colère.
Le défaut de l'intellectuel
Frank Vandenbroucke a du mal à faire des concessions. "Il n'aime pas en faire car elles viennent forcément menacer la cohérence qu'il poursuit." Mais, dans le même temps, il est très attaché à la concertation. "Il sait que pour assurer la réussite d'une réforme, l'adhésion du plus grand nombre est nécessaire. Et pour cela, il faut mettre de l'eau dans son vin."
Comme membre influent de la commission pour la réforme des pensions instituée en 2013, il a ainsi mis tout son poids pour arriver à un accord unanime sur le rapport final remis en 2014. "Il y avait douze membres venus avec un point de vue très différent, se rappelle un de ses membres. Il est parvenu à les concilier. C'est un démineur. Il y a du Jean-Luc Dehaene chez lui."
À l'époque, cette commission avait été instituée par Alexander De Croo alors ministre des Pensions (Open VLD) et aujourd'hui Premier ministre. Cela semble avoir créé des liens entre les deux hommes. "En tout cas, ils forment un duo très soudé pour l'instant dans la gestion de la crise sanitaire", glisse un observateur.