Philippe Close : "A Bruxelles, on fait encore face à deux problèmes persistants dans le respect des mesures Covid"
Le socialiste affirme être un bourgmestre "frustré".


- Publié le 17-12-2020 à 15h11
- Mis à jour le 28-12-2020 à 07h24

"Je suis désolé mais je devrai interrompre cette interview à un moment", prévient d'emblée Philippe Close. Et pour cause, le bourgmestre de Bruxelles doit célébrer un mariage. "Ils ne seront que six, j'ai mal au cœur pour eux. Heureusement, la famille et les amis suivront via un direct vidéo. Cette période est vraiment particulière." Cette période particulière, c'est justement ce que nous comptons aborder avec le socialiste. Philippe Close est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Quel a été votre principal sentiment à l'annonce de la réouverture des commerces jugés non essentiels ?
Le soulagement pour les commerçants. Beaucoup m'appellent en disant qu'ils veulent juste faire leur métier. Mais je suis dans une situation paradoxale. Comme bourgmestre, mon boulot consiste à faire venir des gens dans le centre. Or, désormais, par moments, je dois leur dire de ne pas tous venir en même temps. Cette crise est faite de plein de paradoxes, de situations extrêmement injustes, mais nécessaires. Je suis aussi le patron de quatre hôpitaux dont l'engorgement tue ! Je dois tenir compte d'une multitude d'aspects dans ma gestion. Mais je ne serai pas le bourgmestre qui attend un vaccin pour reprendre une vie sociale. On s'adapte en ouvrant et fermant les robinets.
Raison pour laquelle vous avez mis un sapin et des illuminations sur la grand-place ?
Oui, on y a beaucoup réfléchi. Mais ça fait partie des plaisirs nécessaires pour tenir dans cette crise. Je ne peux imaginer que le sapin, la crèche et les illuminations ne soient pas présents, serait-ce pour nos habitants. Moi, je n'assume pas ça ! Ces symboles forts sont nécessaires. Le plus simple, c'est de ne rien faire, de tout interdire. Ce n'est pas mon option.
Quand on voit le monde à la rue Neuve, on peut se demander si cette réouverture est bien raisonnable...
En période classique, il y a 100.000 personnes par jour. Et il faut reconnaître que cette rue continue à drainer beaucoup de monde. Nous avons donc trouvé des systèmes ingénieux, en faisant appel à une société événementielle, pour travailler sur le flux. Le but étant d'éviter les files et les gens qui stagnent en trop grand nombre. On a mis en place un système qui permet de fermer des accès et de dévier certains axes. Mais il faut aussi pouvoir entendre que la rue Neuve représente 4.000 emplois ! On est sans cesse devant cette balance des intérêts.

Avez-vous des craintes pour ce week-end ?
Mon boulot consiste à anticiper et gérer. Il y aura du monde mais c'est aux gens à se discipliner. Ils doivent se rendre compte qu'ils n'auront peut-être pas tous accès aux magasins qu'ils souhaitent.
La "lockdown partouze" impliquant un eurodéputé hongrois a fait le tour du monde. Est-ce gênant pour le bourgmestre que vous êtes que Bruxelles soit associée à un tel fait ?
Bruxelles a l'image d'une ville gay-friendly, on peut s'en enorgueillir. Je comprends que les gens aient envie de se voir mais les participants à cette fête sont complètement inconscients et ils vont être poursuivis.
Votre police doit-elle régulièrement intervenir pour de telles infractions ?
Evidemment ! On fait encore face à deux problèmes persistants : les bars à chicha clandestins et les soirées. Toutes les semaines, la police intervient et verbalise. Organiser de tels événements est complètement fou. On a d'ailleurs connu un drame : une étudiante qui a tenté de s'enfuir est tombée du 5e étage.
Comptez-vous demander aux policiers de contrôler dans les habitations que Noël se déroule en comité restreint ?
Je voudrais surtout demander aux gens de respecter le travail des policiers. Je ne suis pas là pour culpabiliser les Bruxellois ou les infantiliser mais, si les règles ne sont pas respectées, on va mettre des PV ! Si on constate une grosse fiesta, la police passera évidemment. On fait tout ça par arrêté ministériel, mais il faudrait des procédures claires, peut-être à travers des lois. Le domicile a une certaine inviolabilité donc il faut trouver le juste équilibre.
Étiez-vous partisan d'une telle restriction pour Noël ?
C'était trop tôt pour aller plus loin. La règle d'un contact est très violente car Noël est un moment important. Mais le premier facteur de contamination, c'est le cercle familial, ce sont ces dîners de famille ! Noël peut être dangereux. Il faut se dire qu'on est en train de gagner en prenant les bonnes mesures et en se disciplinant. Les Belges doivent être contents d'être pour une fois parmi les bons élèves de la classe européenne, et pas les derniers !
Commerces fermés, citoyens refoulés, touristes absents, marché de Noël annulé… : êtes-vous un bourgmestre frustré ?
Oui, je suis un bourgmestre frustré. On est dans l'antithèse de mon projet de ville. On me dit souvent qu'il n'y a pas assez de monde dans le centre et maintenant on me dit qu'il y en a trop. Mais la santé de nos citoyens et l'éducation de nos enfants sont les deux priorités. La seule chose qu'on a sanctuarisée, c'est l'école. Il ne fallait surtout pas que les élèves décrochent. Je revendique qu'on discrimine positivement l'école.
Est-ce épuisant de gérer une telle crise sur le long terme ?
Je ne peux pas me plaindre. Tout d'abord, je suis un salarié, je ne suis pas un indépendant et je ne suis pas en chômage temporaire. L'angoisse, que ces personnes ressentent, est bien différente de la mienne. Ensuite, la gestion des crises fait partie de mon travail et je veux le faire au mieux. Ma philosophie, c'est d'expliquer au maximum les mesures qui sont en vigueur. C'est pourquoi je lance un Facebook Live tous les mois durant lequel je réponds à toutes les questions des habitants pour qu'ils comprennent ce que nous décidons. C'est une façon aussi de compenser ma plus grande frustration qui est de ne plus pouvoir aller à la rencontre des gens. Ces entretiens sont l'essence même du rôle d'un homme ou d'une femme politique. Enfin, ce qui me fait tenir le coup et ce qui me tient vraiment à coeur, c'est de construire le monde d'après.
La Belgique a été pointée du doigt pour ses chiffres du Covid, que ce soit par rapport au nombre de morts ou au nombre de contamination. Craignez-vous que l'image de Bruxelles en pâtisse sur le long terme ?
La Belgique est occupée à redresser la barre. Il faut d'ailleurs souligner le travail du gouvernement De Croo. Je suis convaincu qu'on va redorer cette image désastreuse, due à un sous-investissement dans les soins de santé ces dernières années, en continuant à investir positivement dans la recherche. Bruxelles, par exemple, doit, au-delà d'être une ville de pouvoir (avec l'Otan, les institutions européennes), être une ville de savoir. On a beaucoup de chances en Belgique. On est l'un des pays qui vont produire le vaccin, ce qui va en plus nous faciliter la vie au niveau de la logistique.

"J'en veux à certains de vouloir simplement créer des polémiques"
Alexander De Croo et Frank Vandenbroucke adoptent une approche plus ferme que celle de Sophie Wilmès et Maggie De Block. Est-ce une bonne chose ?
Tout à fait, ils ont raison. Il est clair qu'il y a eu des errements aux prémices de la crise. Au moins, ce qui est mis en place actuellement, c'est limpide, même si les règles sont dures. Je sais que certains perçoivent les mesures comme étant injustes, mais elles sont nécessaires. Pour une fois, nous y sommes arrivés très rapidement, nous n'avons pas tergiversé. Je pense que nous avons maintenant une meilleure gestion qu'auparavant.
Vu les réactions qui suivent presque chaque Comité de concertation, avez-vous l'impression que les francophones sont suffisamment écoutés en son sein ?
Il ne faut pas oublier qu'en septembre, c'est nous qui demandions des mesures plus fortes, au moment où on pensait juguler l'explosion. C'est la Flandre qui ne voulait pas. Ce n'est donc pas toujours les francophones qui veulent assouplir.
Mais dernièrement Sophie Wilmès et Elio Di Rupo notamment ont fait savoir qu'ils voulaient avoir un Noël avec une bulle un peu plus élargie. Des ministres-présidents avaient affirmé également ne pas vouloir fermer l'Horeca...
Ça aurait été une énorme erreur de ne pas fermer l'Horeca. On l'a fait avant tout le monde à Bruxelles. Nous n'avons pas besoin de grandes études scientifiques pour prouver que cette fermeture était nécessaire et que c'était dans les cafés et restaurants qu'avaient lieu de nombreuses contaminations. C'est après que ces établissements aient mis un terme à leurs activités qu'on a eu une décrue. C'est pareil pour le couvre-feu, ça fonctionne. Ce sont des mesures strictes et qui ne sont donc pas viables sur le long terme mais qui ont eu l'effet escompté. C'est la preuve que le Comité de concertation fonctionne bien et qu'on a un vrai ministre de la Santé qui défend d'abord les hôpitaux.
Pour vous, Frank Vandenbroucke, c'est la bonne personne à la bonne place ?
Oui, bien entendu. Il a de l'expérience et il l'a prouvé. Je sais qu'il a créé la polémique vendredi dernier suite à ses propos à la sortie du Comité de concertation. Mais y a-t-il sérieusement quelqu'un qui pense qu'on a fermé les commerces juste pour voir ? Tous les pays européens l'ont fait ! On avait un pic, on était de nouveau le pays le plus touché en Europe en termes de contaminations. J'admets que le ministre de la Santé s'est mal exprimé, mais j'en veux à certains de vouloir simplement créer des polémiques. Arrêtons cette chasse aux sorcières. Tout le monde a pris cette décision parce que c'était celle qu'il fallait. Notre responsabilité en tant qu'hommes et femmes politiques, c'est d'assumer nos choix et d'arrêter nos chamailleries.
Ces tensions pourraient-elles avoir un impact sur l'adhésion des Belges aux mesures ?
Evidemment, c'est très mauvais. S'il y a des choses à régler, il y a des gouvernements, des Comités de concertation… mais les Belges ont besoin de sentir qu'il y a une ligne commune. Il faut qu'on assume les décisions auxquelles tout le monde participe.
Est-ce que le fait d'avoir neuf ministres de la Santé complique les choses et empêche d'avoir un front uni ?
Le problème ne vient pas du fait qu'on ait une multiplication de ministres. Il faut plutôt se demander à un moment donné comment on fait pour que tout cela fonctionne ensemble. L'idée de tout refédéraliser d'un coup est très populaire, mais on ne va pas recréer la Belgique d'avant, ça ne marchera pas. Il faut arrêter de mentir aux gens. Notre pays a une histoire fédérale. Par contre, il y a moyen de faire mieux fonctionner les institutions. Mais pour ça, il faut de la bonne volonté de chaque côté.
"Je vois deux failles dans le dossier du bois de la Cambre"
Vu la décision de justice, le bois de la Cambre doit rouvrir au trafic le 18 décembre. La Ville de Bruxelles a annoncé qu'elle allait interjeter appel. Où en est la procédure ?
On va faire appel mais plus sur le principe, parce qu'on considère que l'ordonnance va trop loin sur le fond. Toutefois, ce n'est pas ce qui m'importe le plus. Je me concentre surtout sur le fait de trouver un accord avec toutes les communes. Je pense d'ailleurs que ça viendra très rapidement. On m'a fait comprendre qu'il y avait un problème au niveau de l'image qui ressort de cette affaire. Cela ressemble à une chamaillerie entre communes bruxelloises, avec la Région qui n'intervient pas tout à fait. C'est ce que je veux éviter absolument. Le bourgmestre d'Uccle, Boris Dilliès, est d'accord avec moi sur ce point.
Avez-vous été attristé, vexé par cette décision de justice ?
Je vois deux failles dans ce dossier: l'échec de la concertation et le danger de la judiciarisation. Judiciariser tous nos conflits politiques, comme cela a également été le cas pour le survol de Bruxelles, ça ne résout rien. Cela signifie généralement qu'on a failli. Mais je veux voir dans toutes les crises une opportunité. Donc je me dis qu'ici la décision de justice a un peu été un déclencheur pour nous remettre à table. On n'avait jamais rompu le dialogue avec Boris Dilliès ni avec les autres communes, mais je pense que maintenant on va trouver un accord qui permettra ensuite de lancer un débat où chacun pourra partager son avis.
La commune d'Uccle a rejeté votre dernière proposition. Avez-vous songé à un plan alternatif ?
C'est un plan qui ira vraiment dans le sens de ce que demandent Uccle et le plan régional Good Move.
(Note de la rédaction : il nous revient que les riverains partie prenante à la plainte ont rencontré Philippe Close jeudi soir et estiment que ses propositions sont loin de satisfaire leurs demandes)