Les responsables politiques francophones ont moins peur de parler le néerlandais
La situation est loin d'être parfaite, mais on assiste à une prise de conscience linguistique au sud du pays. Plusieurs élus, y compris dans la jeune génération, veillent à parler l'autre grande langue nationale. Dans ce dossier, ils se confient sur leur relation au néerlandais. Une nouvelle élite politique bilingue est-elle en train d'émerger en Belgique ?

- Publié le 09-01-2023 à 08h09
- Mis à jour le 09-01-2023 à 09h56

La Belgique survit-elle grâce à la courtoisie linguistique des Flamands ? Si ces derniers sont souvent bons bilingues, les francophones ne peuvent pas en dire autant. En particulier au niveau politique. La mise en place d'un nouveau gouvernement fédéral débouche souvent sur une épreuve humiliante pour plusieurs ministres francophones : au parlement ou dans les médias, ils doivent afficher publiquement leur méconnaissance du néerlandais et promettre de l'apprendre au plus vite…
Mais ce problème cuisant a eu tendance à s'atténuer ces dernières années. Ils sont désormais plusieurs à s'exprimer facilement dans la langue de Vondel. Paul Magnette, par exemple, est considéré comme l'un des meilleurs bilingues au sein de la classe politique du sud du pays. Roulant les "r" de manière sonore, le président du PS donne régulièrement des interviews dans la presse flamande ou des conférences devant des étudiants in het Nederlands. Sophie Wilmès, comme Première ministre, avait l'habitude des plateaux de télé du nord du pays. Charles Michel, son prédécesseur au 16, rue de la Loi, pouvait s'exprimer également dans un néerlandais, certes imparfait, mais honorable.
Le politologue Dave Sinardet (VUB et université Saint-Louis), lui-même excellent bilingue, confirme cette amélioration des connaissances linguistiques des responsables francophones. "Effectivement, la tendance va dans cette direction. Même si, dans le gouvernement fédéral, on trouve encore des gens pas vraiment bilingues… Je pense à David Clarinval, à Hadja Lahbib… Des critiques ont été émises contre les secrétaires d'État Sarah Schlitz et Mathieu Michel. Mais, dans leur cas, la situation n'était peut-être pas aussi grave que ça."
Le cas Bouchez
Exemple atypique : Georges-Louis Bouchez. Le président du MR est très demandé par les médias flamands alors qu'il n'y intervient qu'en français. Pour un unitariste, voilà qui est piquant… "Dans le passé, cela n'aurait pas été accepté, s'étonne Dave Sinardet. À l'époque de la Volksunie, quand on interrogeait quelqu'un en français à la télévision flamande, cela provoquait des questions parlementaires ! Aujourd'hui, il est vrai que la question linguistique est moins sensible en Flandre. Mais la tolérance à l'égard de Bouchez vient aussi du fait qu'il tient un discours de droite. La N-VA ne va pas attaquer ses interventions médiatiques, car il dit la même chose que les nationalistes et il critique le gouvernement fédéral."
Je défends l'idée d'un bilinguisme légalement obligatoire pour accéder au gouvernement fédéral."
Si globalement les francophones semblent moins paralysés par le néerlandais, il faut faire mieux, estime Dave Sinardet. "Pour peu que l'on veuille donner un avenir à la Belgique, je défends l'idée d'un bilinguisme légalement obligatoire pour accéder au gouvernement fédéral. La connaissance du néerlandais pourrait être vérifiée par un test linguistique, par exemple. Si on a l'ambition de prendre ce genre de responsabilités, ce ne serait pas illogique. La majorité de la population parle le néerlandais, et les ministres fédéraux francophones doivent pouvoir expliquer leur action dans cette langue également." Naturellement, aux yeux de l'universitaire, la même exigence vaudrait pour les futurs ministres néerlandophones à l'égard de la maîtrise du français.
Une future élite politique bilingue ?
À plus long terme, une nouvelle classe politique bilingue va-t-elle émerger ? Cette élite nationale, pouvant s'exprimer en français comme en néerlandais, passerait indifféremment des plateaux de télé flamands aux interviews dans les journaux du sud du pays. Alors que l'on parle de refédéralisation de compétences et de la création d'une circonscription électorale fédérale, serait-ce le sens de l'histoire ? Dave Sinardet reste prudent : "Certains estiment, au contraire, que le sens de l'histoire conduit les entités du pays à se séparer de plus en plus… L'histoire fluctue en fonction de ce que l'on en fait. On peut désormais aller dans différentes directions. Mais la volonté d'imposer le néerlandais à l'école en Wallonie est un grand pas en avant vers un pays bilingue. Ce serait un engagement symbolique de la part des francophones, montrant qu'ils croient en l'avenir d'un pays fédéral. Bien sûr, cet acte fort répondrait aussi à des raisons économiques."
Six bons bilingues francophones expliquent leur parcours
Thomas Dermine (PS) : Le "Wallon paresseux" qui a fini premier de classe
L'héritier politique de Paul Magnette semble également suivre sa trace sur le plan linguistique. Le jeune secrétaire d'État a pris son bâton de pèlerin afin de présenter la Wallonie sous un jour plus nuancé dans les médias flamands. "La maîtrise du néerlandais me vient du bon niveau des écoles à Charleroi, explique-t-il. Dès le primaire, on a des cours de langues." Il veut désormais lutter contre certains clichés qui circulent en Flandre : "Dans le cadre d'échanges scolaires, j'ai fait un séjour dans une famille à Alost. Mais, quand mon camarade flamand a dû venir chez moi, ses parents le lui ont interdit. Ils avaient trop peur qu'il vienne à Charleroi !" En secondaire, Thomas Dermine a connu une expérience décisive dans l'apprentissage du néerlandais. "J'étais bon élève, mais assez turbulent et, pour que je me calme, un professeur a conseillé que je passe une année en pensionnat en Flandre. Je suis allé à Dendermonde (Termonde) pour ma 1re secondaire : il n'y avait presque pas de francophones, tout était en flamand… Cela a forgé mon caractère, car l'enseignement était ultra-compétitif. Tous les enfants m'appelaient le luie Waal, le Wallon paresseux… Mais j'ai terminé l'année comme premier de classe."

Raoul Hedebouw (PTB) : "Je rêve dans les deux langues"
À la Chambre, le président du seul parti unitaire belge, le PTB, assure le spectacle. Il peut passer indifféremment du français au néerlandais en conservant son style très démonstratif. Une pointe d'accent liégeois ne doit pas masquer une réalité familiale : le néerlandais est sa langue maternelle. "Ma mère vient de Hasselt et mon père de la région de Bruges, confie le marxiste. J'ai été scolarisé en français à Herstal, mais on a toujours parlé néerlandais à la maison. Quand je suis devenu actif politiquement, j'ai eu la volonté de peaufiner cette connaissance en suivant la presse et l'audiovisuel néerlandophones afin d'aller au-delà du vocabulaire de tous les jours. J'avais besoin de maîtriser le fond, mais aussi de maîtriser les traits d'humour." Dans le cerveau de Raoul Hedebouw, français et néerlandais entrent en compétition. "Je rêve dans les deux langues, j'ai réellement deux langues dans la tête. Je remercie mes parents pour cela. Il m'arrive de commencer une prise de parole dans une langue et de passer à l'autre sans m'en rendre compte. Bon, en néerlandais, c'est frustrant : je cours un tout petit peu plus après mes mots. En français, mes mots et mes émotions arrivent presque conjointement, je suis dans le réflexe."

Jean-Luc Crucke (MR) : "C'est dans mes gènes, mes racines"
Pour cet habitué des médias du nord du pays, le néerlandais s'est d'abord imposé comme une réalité géographique. "Mes parents considéraient que, lorsqu'on vit dans une ville comme Renaix (ou Ronse, une commune à facilités le long de la frontière linguistique), il fallait parler les deux langues. L'école m'a aussi motivé à apprendre le flamand." À l'université, Jean-Luc Crucke se spécialise en droit européen à Gand et fait son stage d'avocat au barreau d'Audenarde, en Flandre-Orientale. L'ancien ministre wallon a également été marqué par une figure familiale. "Mon grand-père était un juif polonais qui parlait sept langues : le polonais, le yiddish, le russe, l'allemand, l'anglais…. Il nous a éduqués. Il nous a toujours dit qu'une langue n'est pas un drapeau, mais est une manière de communiquer, et il avait raison. La maîtrise d'une langue, c'est dans mes gènes, dans mes racines. Ce n'est pas si compliqué de parler le néerlandais." Malgré ses convictions régionalistes, Jean-Luc Crucke voudrait que les élus du nord et du sud du pays se mélangent davantage. "Je rêve que les députés fédéraux doivent passer six mois chez un collègue de l'autre communauté, un peu comme on le fait avec le système Erasmus pour les étudiants."

Maxime Prévot (Les Engagés) : "Trouver le bon mot en direct, avec le stress, c'est compliqué"
Le président des Engagés n'est pas un parfait bilingue, mais il ne refuse jamais une interview en néerlandais. "Je suis déjà allé en direct en radio, à De Ochtend, par exemple (l'émission matinale de Radio 1). Je me prépare beaucoup : l'enjeu est d'éviter un grand blanc, car je chercherais mes mots… Je n'ai pas de problème avec la grammaire, mais bien avec le vocabulaire. Trouver le bon mot en direct, avec le stress, c'est compliqué." Les premiers contacts de Maxime Prévot avec la langue de Vondel étaient classiques : les cours à l'école. "Mais j'ai toujours bien aimé le néerlandais, ce n'était pas un repoussoir. J'ai aussi fait une session intensive en langues chez Berlitz, à la sortie de mes études supérieures. Ensuite, je suis entré chez PWC (PricewaterhouseCoopers, un cabinet d'audit et de conseil) où 80 % de mes collègues étaient néerlandophones." Parmi ses faits d'armes : une conférence donnée en néerlandais, au sein du parlement flamand, devant des étudiants universitaires. Comment expliquer l'amélioration du niveau linguistique des élus francophones ces dernières années ? "Il y a eu un sursaut d'orgueil et on s'est rendu compte de l'avantage dont jouissent les Flamands en raison de leur maîtrise des langues."

Gilles Vanden Burre : "Maîtriser les deux langues déroute les adversaires"
Gilles Vanden Burre est un chaud partisan de l'apprentissage obligatoire du néerlandais pour les élèves wallons, sur le modèle bruxellois." J'ai fait mes études en français à Bruxelles, mais le néerlandais y est obligatoire à partir de la 3e primaire, explique le chef du groupe commun Ecolo-Groen à la Chambre. J'ai eu du néerlandais jusqu'à ma rhéto, cela m'a donné la base de compréhension." La véritable connaissance opérationnelle du néerlandais, il l'a toutefois acquise dans le secteur privé. "J'ai travaillé dix ans à Umicore. J'étais souvent présent dans les usines en Flandre, surtout du côté d'Olen (province d'Anvers). J'ai dû gérer des équipes de vendeurs néerlandophones. Je parlais dans leur langue, forcément. " Pour lui, le bilinguisme est aussi un atout tactique : "Au parlement fédéral, maîtriser les deux langues déroute les adversaires, glisse-t-il. Lorsque je suis devenu chef de groupe, lors de mes premières interventions, je répondais aux nationalistes en néerlandais et j'avais pu marquer quelques points grâce à cela." Sur le plan démocratique, le député écolo regrette l'absence d'un espace médiatique bilingue commun aux francophones et néerlandophones.

Alexia Bertrand (Open VLD) : au carrefour de la culture flamande et francophone
La secrétaire d'État au Budget peut être considérée comme une pure Belge sur le plan linguistique. Cette excellente bilingue a longtemps fait de la politique sous la bannière MR, avant d'être nommée au sein du gouvernement De Croo par les libéraux flamands. Le destin, peut-être… "Ma famille, tant du côté de mon père (Luc Bertrand, PDG d'Ackermans&van Haaren) que du côté de ma mère, est anversoise. Pourtant, je n'ai vécu à Anvers qu'une seule année. J'ai grandi aux États-Unis et en Angleterre. Je suis allée à l'école en anglais en maternelle et en 1re primaire." Lorsque les parents d'Alexia Bertrand reviennent en Belgique, ils s'installent à Bruxelles dont ils apprécient le cosmopolitisme. "Je suis alors allée à l'école en français. Je n'ai jamais suivi l'enseignement néerlandophone, c'est dommage. Mais j'ai fait un candi bilingue en droit à Saint-Louis." Chez les Bertrand, si le multilinguisme est la norme, il n'était pas question que les racines flamandes se perdent. "Au lieu de m'envoyer à l'Adeps, mes parents m'ont envoyée au Bloso, l'Adeps flamand. J'allais aussi à des camps de voile en néerlandais à Heist. On partait en vacances avec des amis néerlandophones, on regardait la télé en néerlandais…"
