Pierre-Yves Dermagne sur le livre qui l'a marqué:"Albert Camus parvient à donner le goût de la vie, sans mentir et sans rassurer"
Pierre-Yves Dermagne, vice-Premier ministre PS, a lu pour la première fois "L'étranger" à 15 ans. Ce livre fut la porte d'entrée de l'œuvre globale de Camus, un auteur qu'il admire.

- Publié le 01-08-2023 à 11h33
- Mis à jour le 01-08-2023 à 11h50

"Un homme est condamné pour ne pas avoir joué le jeu de la société plus que pour le crime qu'il a commis et qu'il reconnaît." Voilà le juste résumé que Pierre-Yves Dermagne, vice-Premier ministre PS, fait de sa lecture à 15 ans de L'étranger d'Albert Camus. Sa première lecture, en fait. Parce que, depuis, il l'a plusieurs fois relu.
Ce livre court et facile à lire, qui se trouvait à l'époque dans la bibliothèque familiale, aura été pour le jeune Dermagne la porte d'entrée de l'œuvre globale de Camus. Le socialiste évoque à nouveau Meursault, le protagoniste de l'ouvrage : "Il est en marge de la société, il refuse de jouer le jeu, il est et reste lui-même".
L'étranger, sorti en 1942, est le premier roman d'Albert Camus. Il se passe à Alger – Camus est né et a grandi en Algérie – et narre l'histoire de Meursault, un homme qui sera condamné à la guillotine parce qu'il a abattu un arabe sur la plage avec une arme qui n'était pas la sienne et qu'il avait sur lui pour éviter qu'un autre commette un crime. Meursault condamné parce qu'il a tiré encore quatre fois sur le corps inerte de sa victime et surtout parce qu'il n'a manifesté aucun regret, qu'il n'a montré aucun sentiment. Une attitude qu'il adopte à chaque moment de sa vie – la mort de sa mère, sa rencontre avec Marie, son procès, etc. – et qui le conduira à l'échafaud. Meursault, qui est aussi le narrateur de son histoire, est "étranger" à ce qu'il vit et à ceux qui l'entourent.
"Aujourd'hui, maman est morte…"
"Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas." Ainsi commence le roman fait de "phrases courtes, bien écrites et qui n'ont pas vieilli", juge Pierre-Yves Dermagne. Un commentaire que l'on peut d'ailleurs faire pour l'ensemble de l'œuvre de Camus. "On l'a vu pendant le Covid : beaucoup de gens ont relu La Peste. Il est frappant de voir que ces écrits-là, sur le fond et sur la forme, restent très actuels. Je pense que Camus, dans son œuvre, a relevé des caractéristiques anthropologiques qui dépassent les événements ponctuels."
Revenons à L'étranger et sur ce que le vice-Premier ministre socialiste en retire. "Qu'est-ce qui fait qu'un homme ou une femme peut basculer dans l'horreur ? À partir du moment où on discrédite l'autre en le voyant comme un étranger, c'est une forme de paresse intellectuelle", détaille notre interlocuteur.
Ces écrits-là, sur le fond et sur la forme, restent très actuels. Je pense que Camus, dans son œuvre, a relevé des caractéristiques anthropologiques qui dépassent les événements ponctuels.
La philosophie selon Camus, c'est celle que préfère Dermagne. Lui qui se dit hermétique à la "pensée en -isme" (comme l'existentialisme), "celle qui précède le réel, le système philosophique". "Camus fait de la philosophie à l'envers. Il part du réel. Mais, selon moi, c'est bien de la philosophie. Il parvient à donner le goût de la vie, sans mentir et sans rassurer. Camus est un auteur solaire, c'est l'auteur de l'amour, de la chair et de la vie."
"À toi qui ne pourras jamais lire ce livre"
Pierre-Yves Dermagne qui a un diplôme de droit et qui est avocat de profession, est aussi frappé par la manière dont Camus raconte le procès de Meursault. "On sent que L'étranger est aussi inspiré par son passé de chroniqueur judiciaire (Camus a officié comme journaliste dans cette Algérie qui était encore française, NdlR). Il a fréquenté les prétoires et les salles d'audience." Une carrière de journaliste qu'il continuera en France, marquée par son engagement dans la résistance à l'occupant allemand.
Lui, le fils d'une mère analphabète qui s'exprimait à peine parce que sourde de naissance, aura pu devenir par ses rencontres scolaires ce que sa naissance ne devait normalement pas lui permettre : "un journaliste, un romancier, un dramaturge, un philosophe", dit Dermagne. "Je suis très touché quand il écrit sur sa mère ou qu'il lui dédie Le Premier homme (ouvrage posthume et non achevé, NdlR) en écrivant : 'À toi qui ne pourras jamais lire ce livre'."
Il ne pouvait pas comprendre que l'on justifie les crimes d'un régime parce que ce dernier était communiste. "L'histoire lui a donné raison", insiste Dermagne.
Quant à son père, il l'a très peu connu, puisque mort en 1914 (Camus est né en 1913) lors de la Première guerre mondiale. Mais dans L'étranger, lorsqu'il évoque la peine de mort, le lecteur s'interroge sur ce père de fiction, qui est peut-être le sien. "Je me suis souvenu dans ces moments d'une histoire que maman me racontait à propos de mon père. Je ne l'avais pas connu. Tout ce que je connaissais de précis sur cet homme, c'était peut-être ce que m'en disait alors maman : il était allé voir exécuter un assassin. Il était malade à l'idée d'y aller. Il l'avait fait cependant et au retour avait vomi une partie de la matinée", écrit Camus.
"À mi-distance de la misère et du soleil"
Vilipendé par Jean-Paul Sartre et sa cour à la sortie de L'homme révolté, Camus est donc toujours d'actualité. Il lui était reproché par l'intelligentsia parisienne de l'époque un certain simplisme, un embourgeoisement, lui qui, à l'inverse d'autres, ne pouvait pas comprendre que l'on justifie les crimes d'un régime parce que ce dernier était communiste. "L'histoire lui a donné raison", insiste Dermagne, qui voit dans la manière dont il a été traité par les habitués de Saint-Germain-des-Prés "un mépris de classe à son égard".
Albert Camus est mort dans un tragique accident de voiture en remontant vers Paris, au départ de sa maison de Lourmarin, achetée grâce à son prix Nobel. Le véhicule conduit par son ami Michel Gallimard s'est encastré dans un platane, le 4 janvier 1960.
Albert Camus avait 46 ans et tant de choses encore à écrire. Ce ne sont donc pas les conséquences d'une tuberculose contractée dans sa jeunesse et qui avait affaibli ses poumons qui auront eu raison de celui qui – Pierre-Yves Dermagne, citant la préface de la réédition du premier livre de Camus, A l'envers, à l'endroit – avait "été placé à mi-distance de la misère et du soleil". Une pause et il nous livre la suite : "La misère m'empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l'histoire ; le soleil m'apprit que l'histoire n'est pas tout."
Dermagne conclut : "La lecture de Camus me conforte dans la conviction que c'était un homme impeccable, personnellement et dans ses écrits."