Crise agricole : "Le MR est sur la défensive et est mis sous tension par Les Engagés", analyse Pascal Delwit (ULB)
Si la crise agricole devait s'envenimer et durer, alors que l'on vote le 9 juin, quelles sont les formations politiques qui pourraient en souffrir ? Pour le politologue Pascal Delwit (ULB), les libéraux pourraient être mis en difficulté.

- Publié le 29-01-2024 à 21h57

Les agriculteurs semblent, en général, plutôt proches du MR et des Engagés (ex-CDH). Ces partis vont-ils pouvoir tirer profit de la crise actuelle en se faisant le porte-voix de la ruralité ?
Historiquement, en Belgique, le monde agricole a plutôt été encadré par la démocratie chrétienne au sens large, par les syndicats tels que le Boerenbond. Toutefois, dans la période contemporaine, on trouve des poches anticléricales dans le monde rural, comme il en existe en France, en Italie ou en Espagne. Pendant longtemps, on a connu une dualité dans le syndicalisme agricole avec, d'un côté, l'organisation chrétienne et, de l'autre, l'organisation anticléricale qui agrégeait des socialistes, des libéraux et même quelques communistes. Depuis près d'une cinquantaine d'années, sur le plan politico-électoral, le monde agricole connaît essentiellement une compétition entre les libéraux et les sociaux-chrétiens. C'est-à-dire, actuellement, entre le MR et Les Engagés. La contestation qui anime actuellement les agriculteurs peut susciter une lutte entre ces deux partis. Mais ce sont aussi des partis de pouvoir et un vote de méfiance à leur endroit ne peut être exclu.
Depuis près d'une cinquantaine d'années, sur le plan politico-électoral, le monde agricole connaît essentiellement une compétition entre les libéraux et les sociaux-chrétiens."
En cas de vote de rejet, ce sont le Vlaams Belang et le PTB qui en récolteront les fruits ?
C'est une hypothèse. Les partis les plus à même de capter ces votes, ce sont les partis de droite radicale comme le Vlaams Belang ; et le PTB du côté francophone. L'un des points de fixation, c'est l'Europe. Or, les commissaires européens sont rarement de dangereux gauchistes… Ils sont à dominante PPE (le Parti populaire européen, qui rassemble les chrétiens-démocrates, certains conservateurs, etc.) et Renew Europe (libéraux). La problématique des accords de libre-échange compte aussi dans cette crise et les libéraux, de manière générale, sont en difficulté sur ce point. On se souvient de leurs positions sur le Ceta (accord de commerce entre l'UE et le Canada).
Une partie de la critique venant du monde agricole porte sur les normes environnementales qui alourdissent les coûts de production. Écolo pourrait être lui aussi dans le viseur.
Oui. Mais, dans le monde agricole, il existe un secteur bio qui est très soutenu par les écologistes. Et parmi les agriculteurs qui ne sont pas engagés dans la reconversion en bio, il n'y a de toute façon pas énormément d'électeurs et d'électrices en faveur des écologistes, je pense. Ce n'est pas ce parti qui souffrira le plus. Il faudra surtout voir comment le narratif évoluera. Il pourrait y avoir une fixation des débats sur l'idée qu'il y a trop de régulation, trop d'administration qui pèsent sur les agriculteurs. Ou alors une autre question pourrait dominer : celle de l'impact du libre-échange, de la juste rémunération des producteurs, des prix imposés par les centrales d'achat et par la grande distribution. Si ce second narratif l'emportait, cela pourrait embêter le MR. Ce parti a d'excellentes relations avec Comeos. Et c'est peu de le dire… De manière générale, le MR est sur la défensive. Les libéraux ont le portefeuille de l'Agriculture au fédéral et en Wallonie. On ne voit pas très bien ce que Willy Borsus et David Clarinval proposent. Ils jouent sur l'empathie avec les agriculteurs, ils les rencontrent, mais… Le MR est mis sous tension, surtout par Les Engagés.
En Wallonie, le vote agricole est-il pour autant un facteur déterminant pour les élections ?
La crise agricole va relativement peu jouer dans le Hainaut et à Liège. Même chose dans le Brabant wallon. Mais dans le Luxembourg et à Namur, un siège est à prendre dans chacune de ces deux circonscriptions fédérales. Deux sièges baladeurs, ce n'est pas anodin. Pour Les Engagés, par exemple, passer de 5 à 7 sièges à la Chambre, cela changerait beaucoup de choses et cela peut jouer dans la constitution d'une future majorité. Au niveau régional, il y aura également un impact important.
