12 millions d'euros d'argent public pour 23 ASBL : des subsides wallons aux montants qui posent question
La ministre de la Ruralité Céline Tellier (Ecolo) aurait-elle favorisé des ASBL amies, comme l'affirment des comptes anonymes sur X ? Elle s'en défend, précisant qu'elle n'intervient pas dans le processus de sélection.
- Publié le 05-03-2024 à 14h14

L'affaire grenouille depuis quelques jours sur le réseau X. Des comptes à la réputation sulfureuse sont allés fouiller dans les subsides attribués par la ministre de la Ruralité, Céline Tellier (Ecolo), à 23 espaces wallons. Les montants de ces aides, validées et accordées par le gouvernement wallon, sont si élevés qu'ils suscitent quelques interrogations.
Le 21 décembre 2022, la ministre écologiste a obtenu une enveloppe de 12 millions d'euros pour soutenir le développement de 23 "tiers-lieux" afin "de soutenir la relocalisation des services en zone rurale". Ces espaces créés "au bénéfice de l'ensemble des citoyennes et des citoyens" ont reçu chacun entre 250 000 et 680 000 euros, soit en moyenne un demi-million d'euros par ASBL.
Les tiers-lieux sont des endroits qui abritent une série d'activités, allant du café-théâtre au coworking, en passant par des ateliers de réparation d'objets, des concerts, des séances d'apprentissage au zéro-déchet, des conférences sur l'éco-féminisme, du karaoké, de la création de cosmetiques ou encore les donneries. Pourquoi la ministre Tellier a décidé de soutenir ces projets ? "Le bouleversement de nos manières de vivre et de travailler engendré par la crise du Covid a remis sur le devant de la scène la nécessaire place de ces services de proximité en zone rurale", peut-on lire sur son site.

Ces 12 millions d'euros ont été donnés dans le cadre du Plan de Relance. Rappelons que 7,034 milliards d'euros ont été libérés pour ce plan qui ambitionnait de donner un nouveau souffle à la Wallonie après la crise sanitaire.
À titre de comparaison, notons que 27,7 millions d'euros ont par exemple été réservés par la Wallonie pour espérer redonner du travail à 750 chômeurs de longue durée (dans le cadre du projet "territoire zéro chômeur" pour 2022-2024). Ou 98,7 millions d'euros pour 18 projets d'industrie bas carbone qui pourraient créer 991 emplois directs et 1 524 emplois indirects.
Concernant les tiers-lieux, le retour sur investissement semble plus compliqué à percevoir. Là où certains projets prétendent pouvoir créer des centaines d'emplois, les tiers-lieux semblent avant tout destinés à créer… du lien social.
Propagande verte ?
Les comptes X qui se sont penchés sur les 12 millions d'euros en sont rapidement venus à conclure que ces subsides avaient été accordés à des lieux qui propagent ce qu'ils appellent "la propagande verte". Des accusations que l'on a, par ailleurs, parfois pu entendre en coulisses chez d'autres ministres des gouvernements fédérés au cours des derniers mois.
Le compte anonyme TonPèreLaTurlutte a ainsi tiré des liens entre un membre du jury adjudicateur de subsides et les bénéficiaires. Dans le jury, on trouve Renaud Baiwir, directeur du Développement rural au SPW et ancien président du conseil d'administration de la coopérative Agricovert. Or, il apparaît qu'Agricovert s'est installée dans l'espace géré par Quatre Quarts, une coopérative de Court-St-Etienne qui existe depuis près de 10 ans et qui a touché 493 000 euros fin 2022 pour développer son projet.
Agricovert, qui existe depuis 2011, a également fondé Agricotiers à Gembloux. Cette "association sœur" a bénéficié d'un subside de 499 700 euros. En 2015, Agricovert avait déjà perçu un subside de 400 000 euros de la région wallonne pour acheter un bâtiment et aménager des ateliers.
Le compte X précité, qualifié d'extrême-droite par les militants Ecolo, s'est également penché sur le CV politique de certains membres de ces ASBL. Il a relevé que Xavier Marichal, fondateur de la coopérative Quatre Quarts, est également conseiller communal Ecolo à Court-Saint-Etienne. Cédric Melin, que l'on retrouve parmi les fondateurs de l'ASBL Agricotiers (Gembloux) est également conseiller communal Ecolo à Cour-Saint-Etienne. Il en tire la conclusion qu'il y aurait eu favoritisme puisque cette commune serait celle où habiterait… Céline Tellier.
Le cabinet dément
Le cabinet de la ministre a rejeté toutes ces attaques avec une série d'arguments. Premièrement, Céline Tellier n'habite pas Court-Saint-Etienne, mais Ottignies. Concernant les conseillers communaux, le cabinet répond que "c'est leur droit" d'exercer "un mandat politique à côté de leur activité professionnelle ou bénévole".
"Les critères de sélection ont été précisés lors de l'appel à projets et sont les seuls éléments qui ont été pris en compte pour le classement des projets par le Comité d'évaluation. Des montants équivalents, voire supérieurs ont été octroyés, conformément aux règles de l'appel, à d'autres acteurs dont des communes, pour d'autres projets sélectionnés. Ces communes ne sont pas dirigées par des écologistes. La commune de Jurbise, par exemple, a reçu une subvention de 379 520,70 euros dans le cadre de cet appel à projet. Les communes de Léglise, Houyet, Vaux-sur-Sûre, Malmedy, Marche-en-Famenne, etc. ont également été sélectionnées pour des montants supérieurs à ceux cités."
Ces communes sont dirigées par des bourgmestres MR ou Les Engagés.
Les ministres ne sont pas dans le jury
Autre élément de défense : ni le cabinet ni le gouvernement ne sont intervenus dans la procédure de sélection. Le gouvernement a validé la sélection telle que proposée par le jury.
Dans ce jury, on trouve effectivement Renaud Baiwir, qui a été administrateur bénévole d'Agricovert jusqu'en 2020. Celui-ci a participé à l'évaluation d'une partie des projets pour les services centraux, mais "les 2 projets visés n'en faisaient pas partie", précise le cabinet.
Enfin, si ces montants sont aussi importants, c'est parce qu'ils ont été définis dans le cadre de l'appel à projets approuvé par le gouvernement. "Ils couvrent une période de 3 ans. Un montant de 500 000 euros était éligible pour les frais de personnel directement liés à l'offre de services du tiers-lieu, les frais de consultance et les petits investissements en matériel nécessaire à la bonne réalisation du projet (mobilier et équipement) ou petite rénovation. En cas d'acquisition d'infrastructure, ce montant était porté à 680 000 euros." Il n'était pas possible de soumettre une proposition de projet pour un budget inférieur à 75 000 euros.
Après les 72 millions d'euros cités par le président du MR Georges-Louis Bouchez la semaine passée, c'est donc une nouvelle histoire de subsides qui enflamme une partie du microcosme politique francophone. À croire que la gestion de l'argent public pourrait devenir un thème de campagne…