Quand un bourgmestre se paie une route
À Ham-sur-Heure, le bourgmestre a procédé à la rénovation d'une voirie au frais de sa propre entreprise. Pour l'opposition, les règles n'ont pas été respectées.

- Publié le 26-03-2024 à 06h43

Une chronique "Il n'y a pas de quoi être fier" de Stéphane Tassin.
Le bourgmestre a-t-il abusé de ses prérogatives ? C'est toute la question qui se pose aujourd'hui dans la verte commune d'Ham-sur-Heure/Nalinnes, au sud de Charleroi. Le bourgmestre, c'est Yves Binon, un élu MR qui fut aussi, un temps, député wallon et qui est à la tête de la commune depuis 2001 – un sacré bail. Qui est par ailleurs chef d'entreprise. Sa société, la SA Binon&fils a construit un nouveau bâtiment dans la commune. Jusque-là, rien ne dérange personne. Par contre, depuis que des travaux ont été réalisés sur la voirie devant ce bâtiment, ça jase un peu. Si ces travaux n'ont rien coûté à la commune puisqu'ils ont été entièrement financés par la SA Binon&fils, c'est la manière dont l'autorisation a été donnée à la société qui gêne un peu aux entournures.
Yves Binon considère que tout a été fait dans les règles de l'art. Il a demandé l'autorisation au collège communal (qu'il préside) et est sorti de la pièce pour laisser ses échevins délibérer sans lui lorsque ce point y fut abordé. Tout roule donc pour le maïeur qui voit dans la polémique née autour de ces travaux des manœuvres électoralistes d'avant-campagne. Les électeurs seront en effet appelés à renouveler les élus communaux au mois d'octobre 2024 – un scrutin auquel ne participera toutefois plus Yves Binon.
Le décret s'imposait-il ?
Dans l'opposition, le conseiller communal Yves Escoyez (Cap communal) considère que cette rénovation de voirie tombe sous le coup du décret "voirie" de la région wallonne voté en 2014. Selon lui, lorsque ce type de modification intervient, c'est le conseil communal qui est compétent pour l'autoriser et les travaux sont soumis à un permis et donc à enquête publique. Or, ce n'est pas ce qui s'est passé ici puisque le bourgmestre n'a sollicité l'autorisation que du collège communal.
Pour le conseiller de l'opposition, l'assiette – l'espace occupé par la voirie – a bien été modifiée et, dans ce cas-là, c'est le décret wallon qui s'applique. C'est donc au conseil communal de donner ou non son aval. Un avis que partage d'ailleurs le cabinet du ministre wallon des Pouvoirs locaux, Christophe Collignon (PS), s'agissant d'une modification de voirie.
Une nouvelle fois, Yves Binon n'est pas d'accord. Il affirme ne pas avoir modifié l'assiette et en plus, insiste-t-il, "il reste encore de la place sur les côtés de la route". Il précise que cette voirie était déjà une route empierrée, et non un chemin de terre comme certains l'affirment. Il n'a fait que poser une couche de tarmac.
Sur les réseaux sociaux, le sujet est clivant. D'autant qu'Yves Binon lui-même a posté un commentaire et des photos du chantier pour faire taire ses détracteurs. "Afin d'éviter de faire perdre du temps aux personnes qui critiquent sur les murs Facebook, j'informe les traditionnels râleurs que l'entrée du chemin des Moissons est asphaltée ce jour dans les règles de l'art par la SA Wanty, après autorisation donnée par le collège (auquel je n'étais pas présent) et surtout PAYÉE EXCLUSIVEMENT PAR NOTRE SOCIÉTÉ LA SA BINON&FILS."
Cette mise au point a provoqué certaines réactions et pas seulement celle du conseiller communal, Yves Escoyez, qui avance le simple respect de la norme. Des citoyens en ont profité pour rappeler au bourgmestre que d'autres voiries devraient être rénovées en priorité. En règle générale, ils parlent de la leur. Auxquels ont répliqué les supporters inconditionnels du bourgmestre depuis 23 ans. Ce n'est pas qu'on se moque d'un éventuel manquement au décret, c'est surtout qu'on a pleine confiance dans le bourgmestre que l'on regarde avec les yeux de Chimène. Gageons que si ces supporters avaient eu vent d'une histoire similaire dans une autre commune, ils se seraient peut-être indignés, mais n'allons pas leur intenter un procès d'intention.
Peut-on dire non au patron ?
Quelle que soit la conclusion que connaîtra cette petite affaire locale, on doit quand même s'interroger sur ce genre de situations somme toute assez fréquentes dans une commune. Les exemples ne manquent pas. Yves Binon n'est certainement pas un truand et beaucoup de ses concitoyens lui font confiance depuis longtemps. Il n'empêche : il y a aura toujours un doute sur la capacité des échevins à prendre une décision contraire aux intérêts de leur bourgmestre – et donc de leur patron – même quand ce dernier n'est pas physiquement présent dans la salle.