"Je n'aime pas l'expression tous pourris, mais c'est ce que je pense… ": qui sont ces Belges qui n'iront pas voter le 9 juin ?
En 2019, 1,3 million de Belges se sont abstenus ou ont voté soit blanc soit nul.

- Publié le 07-05-2024 à 06h28

"La politique me dégoûte. J'ai toujours voté, mais cette fois, je n'irai pas", souffle Marie.
Cette Namuroise retraitée, qui a pourtant travaillé dans plusieurs cabinets ministériels, se définit comme abstentionniste.
Cette catégorie, couplée aux personnes qui ont voté blanc ou nul, pesait 17 % des électeurs en 2019. Il s'agit d'un taux inégalé depuis les élections de 1939
Cela représente 1,3 million de Belges, ce qui est plus que le nombre de voix obtenues par la N-VA, le premier parti de Belgique, et constitue, en chiffres absolus, un record.
Parmi eux, il y a ceux, d'une part, que ne se déplacent pas pour voter. On les appelle les abstentionnistes et ils représentaient 11,62 % des Belges en âge de voter lors du scrutin de mai 2019.
Il y a, aussi, ceux qui pénètrent dans l'isoloir, mais ne choisissent aucun parti. On parle de vote blanc.
Il y a ceux, encore, dont le bulletin de vote n'est pas comptabilisé. On le qualifie de vote nul. Soit parce que le votant a fait volontairement ce choix, en maculant le bulletin de gribouillages humoristiques. Soit, parce que, par inadvertance, il a mal rempli le bulletin, par exemple en noircissant la case de plusieurs partis dans l'isoloir, au lieu d'une seule.
Cumulés, les votes blancs et nuls pesaient en moyenne 6,1 % du total en Belgique, aux élections fédérales de 2019.
Mais qui sont ces Belges qui ne votent pas ?

"L'abstentionnisme est fortement corrélé au statut social. Plus vous avez un statut social élevé, plus la propension à voter est forte, et inversement, analyse Pascal Delwit, politologue à l'ULB. Il en va de même pour le capital scolaire : plus il est élevé, plus la propension à participer aux élections est élevée, et inversement aussi. Citons également les effets de sociabilisation. Plus vous êtes inséré professionnellement, plus vous vous rendez à des activités, plus vous votez. Par contre, parmi les personnes en situation d'isolement, sans activité professionnelle, il y a une proportion d'abstentions plus importante. On parle d'abstentionniste de situation ou de condition, et cela concerne des gens peu insérés socialement."
Citons aussi, comme le souligne Jean Faniel, directeur du CRISP, les personnes qui décéderont entre le moment où les listes des électeurs sont arrêtées et le jour du vote, et restent reprises dans les statistiques des abstentionnistes. Ou encore des analphabètes qui préfèrent ne pas voter plutôt que "mal" voter.
"Il y a aussi un abstentionnisme, ou vote blanc, dit de rejet, qui peut être structurel et concerne des personnes qui ne croient pas en la politique, de manière pérenne, ou conjoncturelle, reprend Pascal Delwit. Si votre parti de cœur vous a déçu, il est possible que vous vous absteniez pour une élection, avant d'y revenir ensuite. Il peut aussi parfois y avoir un refus de choisir en raison d'une offre jugée insatisfaisante. Par exemple si vous êtes de gauche et qu'Emmanuel Macron et Marine Le Pen s'affrontent à l'élection présidentielle au second tour. Ou que vous êtes socialiste et que vous votez à Lasne, où le PS n'a pas d'élu. Vous pouvez être tenté de penser alors que votre vote ne servira à rien."
"Aucun parti n'est au-dessus de la mêlée"
Marie, citée plus haut, appartient à cette catégorie de citoyens bien informés et qui pourtant rejettent, bien que sur le tard, un monde politique qui les a déçus. "Je n'aime pas l'expression tous pourris, mais c'est ce que je pense… On a des ministres incompétents. Et s'ils ne le sont pas au début, ils le sont à l'arrivée car ils se comportent en béni-oui-oui aux ordres du président de parti. Et puis, quand on parle de leurs avantages en nature, de leur pension de parlementaire, cela me donne de l'urticaire. Dans mon esprit, aucun parti n'est au-dessus de la mêlée. J'aimais bien le député wallon Stéphane Hazée, qui disait les choses, me semble-t-il. Mais maintenant qu'Ecolo est au pouvoir, on ne l'entend plus. Quant aux PTB, il dénonce le système, mais ses députés prennent l'argent quand même, pour le rendre à leur parti et cela coûte la même chose au citoyen. Je ne crois plus dans le pouvoir du politique, à cause du personnel et du système politique."
Chez d'autres, pourtant dotés d'un statut socio-économique élevé, l'abstention fait figure de conviction bien chevillée au corps. "J'ai arrêté de voter lors des élections européennes de 1979", se souvient Michel Marteau, ancien rédacteur en chef omnipotent de la DH, du Soir Magazine et de Sudpresse. "Voter ne m'intéresse pas et je n'ai pas d'intérêt pour la chose politique. J'ai cessé de croire en la capacité des politiques à changer les choses, et la fréquentation de ce milieu à achever de m'en convaincre… Cela m'a dégoûté et j'en ai tiré mes propres conclusions."
Le système belge, basé sur des coalitions, participe au rejet de certains. "Je reste persuadé que, dans certains pays, voter change les choses. Si je vivais en France, en Allemagne, en Angleterre, ou aux USA, je voterais probablement. Mais l'offre politique belge est banale et peu différenciée. Le système proportionnel garantit certes à presque chaque courant d'être représenté, mais il entraîne aussi une paralysie du pouvoir, et un saupoudrage des moyens", reprend Michel Marteau, qui assure "n'avoir jamais reçu la moindre amende", malgré son abstinence électorale prolongée.
En théorie, sans justification, le code électoral belge prévoit une amende. Mais en pratique, les abstentionnistes sont si nombreux qu'ils ne sont que très rarement sanctionnés, voire plus du tout, par les pouvoirs publics.
Une fracture générationnelle
Le vote est également soumis à des effets générationnels. "En Europe, il y a une fracture générationnelle. Les plus jeunes, de 18 à 39 ans, votent moins que les 39 ans et plus. Les plus de 40 ans considèrent beaucoup plus le vote comme un devoir, tandis que les plus jeunes le voient davantage comme un droit, et s'abstiennent davantage", analyse Pascal Delwit.
En outre, dans les rares pays où le vote est obligatoire, comme la Belgique ou le Luxembourg, le nombre de votes blancs ou nuls est proportionnellement plus important. La personne qui respecte la loi se rend donc dans l'isoloir, mais refuse de choisir un parti.
Le nouveau parti Blanco entend bien capter les voix de ces électeurs désabusés.
L'influence de… la météo
D'autres facteurs influencent la participation." Le jour du vote a aussi une importance, avec des effets liés à la météo. De même, si le vote se déroule pendant les vacances, la participation sera plus faible. Aux élections présidentielles françaises de 2002, dans certaines zones, c'était les vacances. Certains estiment que cela a coûté cher à Lionel Jospin", reprend Pascal Delwit.
L'abstention profite-t-elle à la droite ?
Car l'abstention, selon les politologues, profite davantage aux partis de droite. "Historiquement, une forte abstention profite à la droite, et une forte participation à la gauche, à l'exception de l'Italie", conclut Pascal Delwit, qui n'est pas convaincu que les montées du Vlaams Belang et du PTB, annoncées dans les sondages, auront un effet net sur les niveaux d'abstention. "Mais aujourd'hui, c'est plus nuancé. Car les votes pour la gauche ne sont plus tellement corrélés avec les classes populaires. Structurellement, on peut toutefois encore dire qu'une forte abstention profite aux partis qui ont un électorat le plus diplômé, à savoir le MR, l'Open VLD, Écolo et Groen."
