"Le PS n'est plus en phase avec une partie de la société, il doit redevenir un parti de masse"
Jean-Pascal Labille, secrétaire général de la mutualité Solidaris, appelle le Parti socialiste à repenser sa doctrine et son mode de fonctionnement après la défaite électorale du 9 juin.

- Publié le 27-06-2024 à 19h26

Jean-Pascal Labille porte un regard sévère. Sévère sur le MR, qui a forgé sa victoire électorale sur "un mensonge". Sévère aussi sur le PS, "son" parti, qui n'a pas su mesurer l'évolution de la société et l'a payé dans les urnes. Le patron de la mutualité socialiste Solidaris, ancien ministre PS dans le gouvernement Di Rupo, analyse les résultats des élections du 9 juin et appelle le Parti socialiste à une profonde introspection.
Que vous êtes-vous dit en découvrant les résultats des élections ?
Tout au long de la campagne, je sentais que quelque chose de bizarre se passait, même si je n'ai pas pu identifier ce que c'était. Je n'ai pas été surpris par les mouvements électoraux, mais bien par leur amplitude. Je pense que personne ne s'y attendait.
Comment analysez-vous cette défaite de la gauche, du PS en particulier ?
Le PS a perdu un tiers de ses électeurs en vingt ans, et cet électorat n'est pas parti que vers le PTB. Des voix de gauche sont passées à droite. Je l'explique par deux grands éléments. Un : un positionnement idéologique basé en partie sur le mensonge, et cela a marché. Deux : une forme de rejet d'une idéologie qualifiée du siècle passé, incarnée par le PS, les syndicats, les mutualités…
Le MR utilise des postures populistes qui n'ont rien à envier aux extrêmes. C'est dangereux pour la démocratie.
De quel mensonge parlez-vous ?
Ce qui m'interpelle, ce sont ces personnes dites "bas salaires", qui gagnent autour de 1800 euros par mois, qui traditionnellement votaient à gauche, PS ou PTB, et qui ont basculé à droite. Le bouquin de Didier Eribon, "Retour à Reims", explique cela. Il est homosexuel. Quand il quitte Reims pour aller à Paris, ses parents sont ouvriers et votent communistes. Quand il revient des années plus tard, sa mère vote extrême droite. Ce changement ne s'explique pas que par un sentiment de déclassement. C'est ce que j'appelle la "guerre de pauvres". Ceux qui gagnent entre 1500 et 2000 euros, plutôt que de demander une augmentation de salaire – par exemple, modifier la loi de 96 (sur la fixation des salaires en Belgique, NdlR) –, ils regardent vers les allocataires sociaux qui touchent le chômage. Pourtant, quand on dit que ceux qui travaillent ne gagnent pas plus que ceux qui sont au chômage, on a vu qu'une étude des universités de Gand et d'Anvers a prouvé exactement l'inverse ! Quand on dit qu'il faut 500 euros au moins de différence, eh bien c'est déjà là ! C'est en cela qu'il y a eu un mensonge habilement utilisé. Plutôt que de taper sur les allocataires sociaux, tapons sur les salaires. Mais je reconnais que cette bataille des idées a été gagnée par la droite. Il y a une forme d'hégémonie culturelle sur ce plan qui est probablement durable.

Jusqu'à quel point faites-vous le rapprochement entre la montée du Rassemblement national (extrême droite) en France et celle du MR en Belgique, que vous visez ici ?
Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : le MR n'est pas un parti d'extrême droite. Certainement pas. Mais il a des techniques qui s'en rapprochent, des postures populistes. Georges-Louis Bouchez (président du MR) dit aux gens : "Moi seul, je vous comprends et je vais vous expliquer comment il faut faire, contre les élites". Combien de fois "le petit monde médiatique", comme il le dit, a été attaqué ? Il y a aussi cette vidéo de Pierre-Yves Jeholet qui a circulé sur les réseaux sociaux (NdlR : l'élu MR avait dit à un candidat du PTB à propos du port du voile : "Si ça ne vous plaît pas, vous n'êtes pas obligé de rester en Belgique"). Le MR a appuyé sur les sens communs les plus impulsifs des gens. Il prône aussi l'individualisme : tout est de la responsabilité de l'individu. Il trouve des boucs émissaires : les malades ; les chômeurs ; les étrangers, c'est limite, mais on n'en est pas si loin… Ce sont des techniques qui n'ont rien à envier aux extrêmes. C'est dangereux pour la démocratie.
Vous dites que les travailleurs devraient réclamer des hausses de salaire. Les partis proposent généralement de jouer sur la fiscalité. Vous, vous parlez du salaire brut, donc aussi la part à charge des entreprises ?
Bien sûr ! Parce que quand vous augmentez les salaires brut, vous financez aussi les services publics et la Sécurité sociale. À l'horizon 2029, le déficit de la Sécu atteindra 11 milliards d'euros. Or, ce déficit est structurellement dû aux réductions de cotisations sociales et au tax shift non compensé (la réforme fiscale du gouvernement Michel, NdlR). Cette "guerre des pauvres" est très dangereuse pour la cohésion sociale. Ce que le MR a fait, c'est diviser la société. Il ne faut pas sous-estimer cette droitisation de la société. Et le PS a été incapable d'être encore un parti désirable pour cette tranche de l'électorat qui fait généralement basculer l'élection.
Les électeurs n'ont-ils pas simplement voulu sanctionner l'échec du PS à redresser la Wallonie ?
Je ne parlerais pas d'échec. On ne peut pas non plus parler de grande réussite. Mais il y a certainement une usure.
La gauche devra s'unir. Pas que les partis politiques. Aussi toute la société civile progressiste. Quand les partis de gauche passent leur temps à se taper dessus, la droite fait son chemin…
C'est le deuxième élément d'explication des résultats des élections que vous pointiez : une forme de rejet du PS.
L'offre politique s'est renouvelée. Le MR est très différent de ce qu'il était par le passé. Les Engagés (nés de l'ex-CDH, NdlR) ont réalisé un exercice d'introspection que chaque parti devrait faire à sa manière à un moment. Il y a le PTB qui est arrivé dans la donne il y a quelques années. Et on a le sentiment que le PS est resté sur sa ligne. Je l'ai dit à plusieurs reprises à Paul Magnette (président du PS) : quand un parti de gauche ne pense plus la société, ne s'imprègne plus des fleuves souterrains qui formatent la société, il est condamné à avoir un problème. Il y a une pensée politique qu'il faut conceptualiser en accroche avec ce qui se passe sur le terrain.
Le PS a été ringardisé par les autres partis ?
Oui, je le pense. Il faut se regarder dans le miroir. J'espère qu'on aura la force de le faire, comme Les Engagés ont osé se moderniser. Je l'ai dit au bureau du parti : il faut repenser la société dans laquelle on vit. Les élections ont démontré qu'on n'est plus en phase au moins avec une partie de la société. On doit repenser notre doctrine et notre idéologie. Il va falloir prendre en compte cette notion de l'individualisme, construire une forme d'identité "individualiste altruiste"… Le PS devra retrouver l'ancrage local qui a fait sa force pour écouter les gens se raconter dans leurs difficultés et ne pas venir avec des solutions toute faites ; il devra étendre et former ses bases militantes pour contrer les discours simplistes ; changer ses narratifs pour parler aux gens de ce qui les intéresse réellement. On s'est parfois trompé dans des combats qui certes méritent parfois d'être menés, mais qui ne sont pas la préoccupation essentielle des gens.
Le combat pour l'instauration d'une taxe des millionnaires, par exemple ?
Oui. Je ne dis pas qu'il ne faut pas la faire, mais ça ne parle pas aux gens. Enfin, dernier élément : la gauche devra s'unir.
Appelez-vous à une union des partis de gauche à la française, comme l'a fait Thierry Bodson, président de la FGTB, la semaine dernière ?
Pas que les partis politiques. Aussi toute la société civile progressiste. Je ne me suis jamais mêlé de coalition, mais il faudra très certainement s'unir. C'est l'un des points que la gauche devra travailler. Quand les partis de gauche passent leur temps à se taper dessus, la droite fait son chemin…
Sur les soins de santé, on reste optimiste parce qu'on pense que Les Engagés, Vooruit et le CD&V vont en faire un enjeu important dans la future coalition Arizona. On est par contre plus inquiet pour les chômeurs, les malades de longue durée et le rôle des corps intermédiaires.
Paul Magnette reste-t-il la bonne personne pour mener ces chantiers au PS ?
Il a été prolongé par le bureau du parti. Voilà. Tout le monde attend les élections communales d'octobre aussi. En tout cas, il a été prolongé.
Vous ne répondez pas à la question.
Je n'aime pas parler de personne en particulier. Ce dont on a besoin, c'est d'un mouvement collectif qui inclut les militants. Le Parti socialiste doit redevenir un parti de masse s'il veut influer sur la politique. C'est ce qui avait fait la force du PS depuis Cools, Spitaels, Busquin ou Di Rupo (les prédécesseurs de M. Magnette, NdlR). À gauche, c'est un collectif qu'il faut, même s'il y a toujours un primus inter pares. C'est Paul aujourd'hui. Mais c'est le travail de fond qui m'intéresse. Le PS doit mener un gros travail d'introspection.
Craignez-vous la mise en place d'une coalition Arizona (N-VA, MR, Les Engagés, CD&V, Vooruit) au fédéral ? On sait que le MR et la N-VA veulent limiter les dépenses dans la santé.
Sur les soins de santé, on reste optimiste parce qu'on pense que Les Engagés, Vooruit et le CD&V vont en faire un enjeu important. On est par contre plus inquiet pour les chômeurs et les malades de longue durée, ainsi que sur le rôle des corps intermédiaires. On a quand même deux partis de droite dure, MR et N-VA, qui sont contre les corps intermédiaires, contre la concertation sociale, contre les syndicats, les mutualités (M. Bouchez avait annoncé sa volonté de réduire le rôle des mutualités, NdlR)… Tout cela m'inquiète en termes de démocratie. Vooruit, Les Engagés et le CD&V ne sont pas sur cette ligne. On a donc des relais dans cette coalition, mais on est attentif et on jugera sur la base de l'accord de gouvernement.