Les coulisses de l'Arizona (1/4) : "Bart était embêté par le compliment de Georges-Louis"
Engueulades, clashs et démissions. Mais aussi fous rires, travail de fond et finalement un accord. La Libre raconte les huit mois de négociations ayant conduit à la formation du gouvernement Arizona. Dès le lendemain des élections, la formule à cinq partis apparaît comme la seule crédible. Mais Bart De Wever échouera dans un premier temps à les faire converger vers un accord.


- Publié le 12-04-2025 à 07h10
- Mis à jour le 17-06-2025 à 14h59

Cela partait d'une boutade, c'est devenu un objectif politique. Bruxelles, le 1er juillet 2024, à la Banque nationale. Les principaux négociateurs de ce qui allait devenir sept mois plus tard la coalition Arizona (N-VA, MR, Les Engagés, CD & V et Vooruit) doivent y recevoir un briefing sur la situation budgétaire du pays.
Dans l'ascenseur, Jan Jambon (chef de file fédéral de la N-VA) dit à Maxime Prévot (président des Engagés) et Georges-Louis Bouchez (président du MR) : "Ça a l'air de bien avancer les négociations en Wallonie". "Oui, on veut aboutir pour la Fête de la Communauté flamande, le 11 juillet", plaisante Prévot. Jambon le flamingant répond en riant : "Vous n'oseriez pas". Ils ont osé… Et ils ont même tout fait pour y arriver, passant plusieurs nuits à négocier.
"C'était un peu puéril, reconnaît après coup un négociateur, mais conclure rapidement participait au symbole de la Wallonie qui se met en marche." Le 11 juillet, mission accomplie : Bouchez et Prévot présentent depuis le Parlement de Wallonie les accords de gouvernement en Région wallonne et en Fédération Wallonie-Bruxelles (ou Communauté française).
Cette majorité de centre-droit a été rendue possible par le mini-séisme politique des élections du 9 juin, qui ont vu triompher le MR (quasi 30 % en Wallonie) et Les Engagés (20 %). Dès le 10 juin, Bouchez et Prévot fixent les modalités de leur alliance et de l'entrée en négociation. Ils officialisent cela le lendemain lors d'une conférence de presse au Parlement de la "Fédé", et disent qu'ils lient leur sort au fédéral et en Région bruxelloise.
Côté flamand, c'est la N-VA qui l'emporte. Les socialistes de Vooruit progressent bien et le CD & V sauve les meubles. Ces trois-là gouverneront la Flandre ensemble.
Première réunion avec les cinq de l'Arizona
Au fédéral, la situation n'avait plus été aussi claire depuis longtemps : une coalition associant le MR, Les Engagés, la N-VA, le CD & V et Vooruit apparaît comme une évidence. Le Roi pousse la formule, "la plus stable pour lui et pour le pays", selon un proche des négociations, car elle associe les gagnants des élections, dispose d'une majorité dans chaque groupe linguistique et offre des majorités miroirs avec les Régions (sauf à Bruxelles).
Le 12 juin, le président de la N-VA, Bart De Wever, est nommé informateur par le Roi. Le 13, il entame ses premières réunions bilatérales avec les autres présidents. Mais, de suite, on sent qu'il ne sera pas si simple d'amener Vooruit à table, seule formation de gauche dans une coalition de centre-droit.
Cette réunion à la Banque nationale fut la toute première à laquelle les cinq partis de l'Arizona ont participé ensemble.
Pour contourner l'obstacle, De Wever, devenu préformateur le 26 juin, a l'idée d'inviter les cinq partis à des réunions de travail, non pas pour négocier, mais pour recevoir un briefing sur une série de problématiques. C'est comme cela qu'ils se retrouvent le 1er juillet à la Banque nationale pour un exposé sur les finances publiques. Cette réunion fut la toute première à laquelle les cinq ont participé ensemble. "C'était la période de 'reniflage'", celle de l'apprivoisement réciproque, se souvient une source fédérale.
Le lendemain, ils se retrouvent à l'École royale militaire (EMR) pour parler Défense, mais aussi nucléaire avec des représentants de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire. Et le 5 juillet, à la N-VA, pour aborder les pensions et les soins de santé.
Copier-coller du programme de la N-VA
Le 9 juillet, après de longues discussions en interne, le bureau politique de Vooruit donne son feu vert à l'entrée en négociation. Le 10 juillet, Bart De Wever est nommé formateur du gouvernement. Les négociations vont enfin pouvoir commencer.
La N-VA étant à la manœuvre, c'est elle qui soumet les notes de négociation sur les différentes thématiques (énergie, sécurité, santé, mobilité, etc.). De l'avis général, ces notes sont au départ une sorte de copier-coller du programme des nationalistes flamands.
Le chapitre migration, rédigé par Theo Francken (député N-VA), donne des haut-le-cœur à certains. "Le Vlaams Belang n'aurait pas été aussi loin, raconte un négociateur. Sortir des Conventions de Genève, l'enfermement des mineurs, les prisons au Kosovo, les visites domiciliaires, l'externalisation des demandes d'asile, d'autres trucs illégaux… C'était fou ! On a eu une séance d'explications de huit heures avec Francken, mais il n'expliquait rien, il ne faisait que défendre ses thèses. On a passé 95 heures au total à négocier la migration. On a dû y aller pas à pas, pendant des mois, jusqu'au tout dernier jour des négociations."
Bart De Wever soumet sa première "supernota"
Sur le volet socio-économique, Bart De Wever opte pour une autre méthode. Plutôt que des notes thématiques, il privilégie une note globale – qualifiée de "super-note" – reprenant les réformes en matière de fiscalité, de pensions et de marché du travail. Des négociations, explique le formateur, c'est comme une course cycliste : il y a une série de difficultés à passer, mais le juge de paix, c'est le col hors catégorie. Et cette super note, c'est leur col hors catégorie à eux. Si les cinq partis le franchissent, le reste suivra.
L'ascension est (très) laborieuse. Le formateur valide une série de remarques formulées par les partis, mais sans forcément les intégrer dans les nouvelles versions de la super-note. Certains y voient une obstruction délibérée de Sven De Neef, le bras droit de Bart De Wever et directeur du centre d'études de la N-VA, qui tient la plume. D'autres penchent plutôt pour une posture de négociation visant à ne pas faire de concessions trop vite.
Quoi qu'il en soit, cette attitude énerve Maxime Prévot, Sammy Mahdi (président du CD & V) et Conner Rousseau (président de Vooruit). Georges-Louis Bouchez, par contre, dit que la super-note lui convient "à 90 %". Les autres présidents, Rousseau en tête, voient dans les propos du libéral la preuve que le texte est déséquilibré, trop à droite. N-VA et MR vont devoir faire des concessions. "Bart était embêté par le compliment de Georges-Louis, se souvient un négociateur. C'est là que ça a commencé à ferrailler."
Au fil des jours, Bouchez a l'impression qu'il est le seul à faire des concessions. Rousseau réplique avec une métaphore illustrant le déséquilibre politique qui, à ses yeux, doit être corrigé. Chaque parti a un bac à courrier, dit-il. Ceux de la N-VA et du MR sont remplis, les trois autres presque vides. Il est vrai que la N-VA et le MR doivent retirer des feuilles pour les donner aux autres, dans un mouvement qui semble n'aller que dans un seul sens, mais il n'empêche que leurs bacs restent les plus garnis.
Les t-shirts "Arrête ton sketch"
À un moment, lorsqu'un négociateur demande un peu d'empathie pour les allocataires sociaux, Bouchez balance : "Arrête ton sketch". Cette expression, le libéral la ressortira à de multiples reprises au fil des mois, au point que les Flamands vont se l'approprier pour manifester leur propre désapprobation. De Wever, friand de gadgets, va même commander sur Internet, à une société française, cinq t-shirts aux couleurs des partis, avec la phrase "Arrête ton sketch" floquée dessus. Lorsque le colis arrive, il découvre des pulls… à l'effigie du dessin animé "Cars". Une erreur. À ce jour, les t-shirts désirés ne sont toujours pas arrivés.
Le 14 août, un lunch de travail entre présidents est annulé, signe des tensions. Le dimanche 18 août, les cinq partis se retrouvent à la présidence de la Chambre, où ils négocient depuis le début. Tard dans la soirée, De Wever remet sa "bafo" (Best And Final Offer), sa meilleure et dernière offre – même si bien d'autres "bafo" suivront… Il demande solennellement si chacun est d'accord de poursuivre les négociations sur cette base. Silence. Personne n'est satisfait, mais personne ne veut le dire. Bouchez et Rousseau sont les plus hostiles. Ils savent que le premier des deux qui rejettera la super-note portera la responsabilité de l'échec.
Un jeu de poker menteur s'installe entre Conner Rousseau et Georges-Louis Bouchez.
Maxime Prévot prend la parole le premier. Il explique tout ce qui ne va pas dans la note, mais accepte de poursuivre les négociations. Sammy Mahdi dit la même chose. Puis Jan Jambon, qui s'exprime au nom de la N-VA. Nouveau silence.
Un jeu de poker menteur s'installe entre Rousseau et Bouchez. Le socialiste, impassible, cache une partie de son visage dans ses mains, coudes sur la table. De Wever s'impatiente. Bouchez fait des bonds sur sa chaise. Il voit que les sites d'infos flamands publient quasiment en direct ce qui se passe dans le huis clos des négociations. Ça le rend fou. Il craque. Il reproche à Rousseau "des comportements de gamins", et dit tout le mal qu'il pense de la note, à commencer par la création d'une taxe sur les plus-values générées sur la vente des parts de sociétés.
La TVA sociale de Maxime Prévot
Rousseau se redresse et échange un regard avec De Wever qui signifie : "Et voilà… C'est lui qui a dit non". Frank Vandenbroucke, qui négocie pour Vooruit avec son président, dit que la super-note convient à son parti. "Je suis prêt à la défendre à 100 %", lâche-t-il. Les autres négociateurs n'en croient pas un mot. Ils lui ressortiront d'ailleurs cette phrase lorsque, plus tard, les socialistes bloqueront une série de mesures.
Le matin du 19 août, la presse flamande attribue le blocage à Bouchez (la presse francophone renvoie plutôt le MR et Vooruit dos à dos). Loin de se laisser démonter, ce dernier assume d'avoir dit non. Dans les médias, il dit s'être opposé à la taxe sur les plus-values, mais aussi à la hausse des taxes sur le pain (via la TVA), sur le diesel professionnel, etc.
Les trois jours suivants, les tentatives de rabibochage échouent. De Wever rend son tablier le 22 août. Le lendemain, le Roi charge Maxime Prévot d'une mission de médiation. Le président des Engagés tente de trouver un nouvel équilibre sur les grandes réformes socio-économiques. Par exemple, plutôt qu'une hausse de la TVA, comme évoquée un moment, il propose de créer une "TVA sociale", avec des taux à 5, 10 et 21 %, selon les produits. La proposition n'ira pas plus loin. Lorsque Bart De Wever remontera sur scène, il ne touchera plus à la TVA.
Qui pour succéder à Didier Reynders ?
En attendant, Prévot hérite d'un autre problème : la désignation du nouveau commissaire européen belge. Les cabinets du Premier ministre sortant, Alexander De Croo (Open VLD), et de la présidente de la Commission européenne le pressent de donner un nom avant fin août. Le problème, c'est que la Belgique fédérale est dans un entre-deux. D'un côté, la Vivaldi (le gouvernement sortant) est en état de mort cérébrale. De l'autre, l'Arizona ne parvient pas à atterrir.
Plusieurs noms circulent : De Croo, Vandenbroucke, un Engagé, Didier Reynders (MR), qui est le commissaire belge sortant… Pour trouver une solution, il est décidé de donner le poste à l'un des trois partis membres à la fois de l'Arizona et de la Vivaldi (MR, CD & V, Vooruit), et, entre eux, aux francophones, afin d'avoir une alternance linguistique avec le prochain Premier ministre, qui doit être Bart De Wever. Ce sera donc pour le MR.
Après de longues hésitations, Bouchez choisit Hadja Lahbib, ministre sortante des Affaires étrangères. Mais, le 2 septembre, lorsque David Clarinval, vice-Premier ministre MR, rejoint la réunion du gouvernement Vivaldi qui doit entériner cette désignation, ce qu'il pensait être une simple formalité se transformera en chemin de croix…