Dette hors de contrôle, faillite ou mise sous tutelle ? Ce que risque vraiment Bruxelles en cas de dégradation de sa note par Standard & Poor's
Rudi Vervoort (PS), ministre-Président bruxellois, entame ce lundi les discussions avec les équipes de Standard & Poor's. La Région bruxelloise est-elle au bord du précipice, comme l'assure le Premier ministre, Bart De Wever ? "La Libre" a tenté d'objectiver la situation.

- Publié le 26-05-2025 à 06h33
- Mis à jour le 26-05-2025 à 10h06
La première rencontre, prévue ce lundi, suscite une certaine appréhension…
Rudi Vervoort (PS), ministre-Président bruxellois, et Sven Gatz (Open VLD), en charge des Finances, vont entamer les discussions avec les équipes de Standard & Poor's. L'année dernière, l'agence de notation avait déjà dégradé la note de la Région de AA- à A +, soit de "très fiable" à "fiable, mais vulnérable aux changements de l'économie". Le gouvernement bruxellois en affaires courantes aurait pu envoyer un premier signal positif en approuvant la note d'intention de Sven Gatz, laquelle vise à limiter le déficit régional à 1,2 milliard d'euros. Cela n'a pas été possible, du moins à ce stade.
"Proches du précipice"
"(Les Bruxellois) sont très proches du précipice", avait assuré le Premier ministre, Bart De Wever, le 11 mai sur RTL-TVI. "On pourrait être confronté à court terme à une situation dans laquelle la Région ne peut plus se financer, où elle est vraiment en faillite".
Le président des Engagés, Yvan Verougstraete, l'a rejoint sur ce constat budgétaire. "À partir de janvier, si des mesures ne sont pas prises, Bruxelles pourrait ne plus réussir à se financer", a-t-il averti dans La Libre.
"Vers juin-juillet, la tutelle fédérale va s'activer quasi naturellement parce qu'il y aura une dégradation de la note", avait prédit, en avril, Georges-Louis Bouchez, président du MR, sur LN24. Bart De Wever a, lui aussi, agité la menace d'une tutelle.
"On confond, volontairement ou pas, déficit budgétaire et capacité de financement sur les marchés, au risque de créer la situation que l'on dit craindre. Il ne faut pas céder à ces oiseaux de mauvais augure. Bruxelles est solide", a contesté le ministre-Président Rudi Vervoort (PS) lors de la fête de l'Iris.
Mais quel serait, au fond, le réel impact d'une dégradation de la note par Standard & Poor's ? Et est-il réaliste de prédire une faillite ?
La Libre a tenté d'objectiver la situation à partir de l'avis des experts et des chiffres.
Que nous disent-ils ?
Une charge d'intérêts démentielle
Prenons, d'abord, la dette de la Région bruxelloise. En 2024, elle dépassait les 14,5 milliards d'euros, pour des recettes de moins de 7 milliards d'euros par an…
"Si vous empruntez à du 3 % pour investir et que ça rapporte des recettes équivalentes ou supérieures à ces intérêts chaque année, la dette n'est en elle-même pas un problème. Elle le devient, par contre, quand vous empruntez pour financer le fonctionnement normal de la Région. Car les charges d'intérêt augmentent sans qu'il y ait de gain en recettes. C'est le cas pour l'instant à Bruxelles, où ces charges augmentent très rapidement sans que l'on semble trouver des investissements non-rentables à stopper", pointe Maxime Fontaine, chercheur au Dulbea (ULB) et spécialiste des finances publiques bruxelloises. "Si on part sur le fait que le déficit sera de 1,4 milliard d'euros en 2029, la charge des intérêts représenterait presque la moitié de cette somme. De plus, vous ne pouvez pas faire d'économies sur ce montant, contrairement aux autres postes du budget. Cela vient donc renforcer les efforts à faire."
La charge d'intérêts que paie la Région atteignait 334 millions d'euros en 2024. C'est plus que ses investissements annuels réalisés dans le métro, le bus et le tram…
De plus, selon un rapport du CERPE (Centre de recherche en économie régionale et politique économique de l'UNamur) de 2024, les perspectives sont assez inquiétantes. En 2029, alors que la législature touchera à sa fin, la charge d'intérêts bruxelloise pourrait atteindre 548 millions d'euros, et même 649 millions selon les chiffres du Bureau du plan. Cela représenterait près de 10 % des dépenses totales de la Région….
Il ne s'agit toutefois que de projections, qui pourraient être revues à la hausse ou à la baisse selon les futurs arbitrages politiques sur le plan budgétaire, mais aussi en fonction de l'évolution des taux d'intérêt.
Taux d'intérêt : Bruxelles n'est pas encore "punie"
Jusqu'à présent, ces derniers sont restés relativement stables, malgré la crise politique, selon les données fournies par Sven Gatz. La Région, en effet, s'est financée à un taux moyen de 3,366 % en 2023, 3,249 % en 2024 et 3,485 % sur les premiers mois de 2025. Les marges de financement ont, quant à elle, baissé depuis 2023. "Mais, auparavant, elles avaient fortement augmenté suite à la crise Covid et énergétique", précise le cabinet de Sven Gatz. "Dans le cas d'une nouvelle dégradation de la note par les agences, on pourrait supposer que les marges de financement de la Région de Bruxelles-Capitale se rapprocheraient de celles de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles".
Dire que Bruxelles va tomber en faillite, ça n'est pas vrai. Ceux qui vous disent ça ont un agenda politique ou ils le croient vraiment, mais alors ils se trompent."
"Les chiffres de Sven Gatz montrent que les taux d'intérêt ont augmenté pour suivre l'inflation et la politique monétaire de la BCE (Banque centrale européenne) mais ils ne punissent pas encore spécifiquement Bruxelles pour ses finances publiques. Mais attention, tout peut changer vite…", assure Maxime Fontaine. "Par contre, dire que Bruxelles va tomber en faillite, ça n'est pas vrai. Ceux qui vous disent ça ont un agenda politique ou ils le croient vraiment, mais alors ils se trompent. La note de Bruxelles est meilleure que celle de la Communauté française et de la Région wallonne. Cela signifie qu'en juin, si on fait face à une dégradation par les agences, la note de Bruxelles sera équivalente à celle de la Région wallonne et de la Communauté française. Il n'y a pas péril en la demeure".
"Ce dont il sera a priori question, en cas de dégradation de la note en juin, c'est un impact de l'ordre de 0,1 à 0,3 % de taux d'intérêt en plus. Effectivement, on n'en meurt pas, entre guillemets, même si c'est quand même très idiot comme dépense", souligne Étienne de Callataÿ, Chief Economist d'Orcadia Asset Management. "Sur une dette à 10 milliards d'euros, si vous payez un tiers de pourcent en plus, cela représente trente millions de plus. Et cette hausse n'est que graduelle et différée dans le temps, puisque l'augmentation n'est effective que pour les parties de la dette qui arrivent à échéance et doivent être renouvelées aux nouveaux taux. La deuxième composante où cela fait mal, c'est quand il faut refinancer le déficit au terme de l'année."
Le risque d'un emballement
Étienne de Callataÿ avertit toutefois contre un risque majeur : celui d'un emballement. "Les taux pourraient, à un moment donné, s'emballer à beaucoup plus que 0,3 % de hausse, comme on l'a vu à l'époque avec la Grèce. Cela peut se produire à n'importe quel moment ! La dégradation d'une note peut être un élément qui fait que, finalement, certains vont observer la situation bruxelloise différemment et décider d'y regarder à deux fois avant de lui prêter. En économie, on appelle cela les prédictions autoréalisatrices. Si vous pensez que quelqu'un n'est plus à même de rembourser, vous allez exiger des taux d'intérêt très élevés. Et comme vous exigez des taux d'intérêt très élevés, il va devoir dépenser beaucoup plus. Il peut y avoir un emballement."
On peut avoir des doutes sur le fait que Francfort va se mobiliser pour empêcher un tel emballement pour une entité sous-nationale. Une faillitte de la Grèce ferait mauvais genre à Francfort. Une faillitte de Bruxelles, ça ne préocuperait pas grand monde..."
De quoi faire écho aux propos de Rudi Vervoort sur le "risque de créer la situation que l'on dit craindre…"
"Normalement, la Banque centrale européenne est là pour empêcher cet emballement", ajoute Étienne de Callataÿ. "On peut toutefois avoir des doutes sur le fait que Francfort (NdlR : siège de la Banque centrale européenne) va se mobiliser pour empêcher un tel emballement pour une entité sous-nationale. Une faillite de la Grèce ferait mauvais genre à Francfort. Une faillite de Bruxelles, ça ne préoccuperait pas grand monde…"
La mise sous tutelle ?
Selon l'économiste, la mise sous tutelle financière de la Région bruxelloise est un scénario potentiellement crédible, à terme. "À un moment donné, les marchés financiers pourraient dire 'j'ai trop peur de ne pas être remboursé', ajoute Etienne de Callataÿ. "La probabilité reste faible. Mais si vous avez des dettes, vous êtes soumis aux exigences de votre financier. Je trouve que jouer avec le feu n'est pas très sage. Car que fera-t-on alors ? On ne paye plus les fonctionnaires bruxellois ? On ne ramasse plus les poubelles ? On ne peut pas prendre ça à la légère."
Maxime Fontaine ne partage pas les inquiétudes d'Etienne de Callataÿ. "Selon moi, parler de faillite et de mise sous tutelle de Bruxelles, ce n'est pas correct. Je suis absolument sûr qu'on prêtera toujours à Bruxelles. Elle émet - contrairement aux communes - de la dette souveraine, qui est très recherchée, et il reste une confiance dans la capacité de Bruxelles à prélever l'impôt", reprend le chercheur. "Par contre, le prix à payer pour emprunter peut monter très fortement. Au plus la crise dure, au plus cela risque de monter. À l'époque de la crise des 541 jours, la Belgique a emprunté à 5 % au lieu de 3 %, ce qui est une hausse immense, sans qu'on voit la moindre augmentation dans les autres pays, ni même que la note de la Belgique soit dégradée."
Il est certain que la Région doit faire des efforts. Je pense, par exemple, que le chantier du métro 3 doit être arrêté d'urgence pour faire un certain nombre d'économie."
Ces propos nous renvoient, une nouvelle fois, à la nécessité impérieuse de former un gouvernement bruxellois. "Avoir un gouvernement est plus important que de réduire le déficit de 100 ou 200 millions d'euros", estime Étienne de Callataÿ.
"La première chose à faire est de faire des choix et cela nécessite des décisions politiques, abonde Maxime Fontaine. La situation financière de Bruxelles est très dégradée et il est certain que la Région doit faire des efforts. Je pense, par exemple, que le chantier du métro 3 doit être arrêté d'urgence pour faire un certain nombre d'économies."
Une bonne surprise au niveau des dépenses ?
Dans cette somme de données inquiétantes, une petite note d'espoir se dessine toutefois. Alors que le début d'année avait laissé craindre une aggravation du déficit, les crédits totaux effectivement exécutés lors du premier trimestre 2025 restent finalement "largement dans la limite théorique des 3/12 de l'initial 2024", selon le cabinet Gatz.
"Il semblerait bien que tout le monde ait joué le jeu et que la situation soit sous contrôle au niveau des dépenses", traduit Maxime Fontaine. "Mais il faudra vérifier cela en fin d'année, bien entendu."
Qu'en conclure ? La situation financière de Bruxelles est grave et des arbitrages politiques doivent être réalisés d'urgence. Mais les annonces de faillite et de mise sous tutelle agitées par plusieurs partis semblent reposer sur des scénarios très hypothétiques et une probabilité fort incertaine.