"Merci, Monsieur le député" ou le théâtre si classique du parlementarisme
À la Fédération Wallonie-Bruxelles, le débat parlementaire se résume souvent à un dialogue, parfois à un dialogue de sourds.

- Publié le 02-10-2025 à 19h27
- Mis à jour le 21-10-2025 à 14h05

Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, rue Royale, Bruxelles, mardi 30 septembre. Derrière la façade néoclassique de l'Hôtel de Ligne, au coin du parc de Bruxelles, c'est la démocratie de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui se joue.
Ici, les salles des commissions parlementaires ne portent pas de numéros, mais bien le nom de personnalités remarquables, bruxelloises ou wallonnes, qui ont brillé dans le champ de compétences de la Fédération : Eddy Merckx, Amélie Nothomb, Philippe Geluck, etc. Ce matin, c'est dans la salle Maurane que se tient la commission de la Santé et de l'Égalité des chances. La commission où sont abordées toutes les questions qui concernent les ministres Engagés Coppieters et Lescrenier.
La salle Maurane, c'est une sorte de grande salle à manger. À table, on trouve le président de la commission, le député socialiste Eddy Fontaine ; à sa droite le ministre compétent et son attaché de cabinet ; et tout autour, les parlementaires. Dans la tribune qui surplombe, prennent place le public (quand il y en a un), les collaborateurs des députés, la presse, etc.
La séance débute par des questions d'agenda. Le conclave étant toujours en cours, toutes les questions parlementaires relatives aux moyens budgétaires sont reportées, signale le président. Voilà l'agenda déjà bien allégé !
J'peux pas, j'ai manif
Il s'agit ensuite de programmer la prochaine venue des représentants de la Cour des comptes, qui ont proposé deux dates pour présenter un rapport : le 14 octobre et le 28 octobre. Impossible le 28, lance le président : ce sont les congés parlementaires ! Le 14 alors ? Pas possible non plus pour les députés de gauche, qui rappellent que c'est le jour de la grande manifestation syndicale contre l'Arizona. Une députée Engagés fait remarquer que ce n'est pas une grève et que les trains circuleront, ce qui permettra à chacun de rejoindre le Parlement. Mais le PTB n'est pas d'accord : les communistes ne manqueraient la manif pour rien au monde. Le PS propose de reporter la visite de la Cour des comptes au 4 novembre. Adjugé !
Les questions au gouvernement peuvent enfin débuter. Yves Coppieters (Les Engagés), ministre de la Santé, des Droits des femmes et de l'Égalité des chances, qui levait les yeux au ciel jusque-là, se montre tout à coup plus attentif. Il fait bien, car les questions s'enchaînent à un rythme soutenu, sur des thématiques plus sérieuses les unes que les autres : l'intelligence artificielle comme outil de thérapie alternative, les effets néfastes des écrans sur la santé, la culture du féminicide, les violences sexuelles envers les garçons et les jeunes hommes, la ligne d'écoute SOS viol, etc.
On assiste alors au théâtre classique du parlementarisme :
- le président de la commission donne la parole à un député ;
- le député lit la question rédigée par lui-même ou son collaborateur : "Merci, Monsieur le président…" ;
- le ministre lit la réponse rédigée par sa collaboratrice : "Merci, Monsieur le député…" ;
- le député donne sa réplique, la plupart du temps rédigée avant même de connaître la réponse du ministre : "Merci, Monsieur le ministre…".
C'est bon pour la com'
Les autres députés, en attendant leur tour, vaquent à leurs occupations : téléphone, tablette,… Et le débat parlementaire se résume en fait, dans le meilleur des cas, à un dialogue entre le ministre et le député qui a posé sa question et, dans le pire des cas, à un dialogue de sourds. Mais cela permet aux collaborateurs des députés, assis dans la tribune, de filmer la scène et de la balancer sur les réseaux sociaux : toujours bon à prendre pour la com' de leur patron.
Il y a cependant des exceptions. Parfois, le ministre apporte une réponse qui semble satisfaire le député et on se dit que la gestion de la thématique soulevée pourrait s'en trouver améliorée. Après tout, c'est le rôle d'un parlement de demander des comptes au gouvernement, de mettre le doigt sur un problème. On ne peut cependant se défaire de l'idée que la plupart de ces échanges pourraient se faire par le biais de questions écrites entre le parlementaire et le cabinet du ministre, ce qui éviterait d'empiéter sur l'agenda des autres parlementaires, qui ne participent de toute façon pas à la conversation…
"Merci Monsieur le ministre, nous vous libérons", reprend le président de la commission. Qui accueille aussitôt Valérie Lescrenier (Les Engagés), vice-Présidente du gouvernement et ministre de l'Enfance, de la Jeunesse, de l'Aide à la jeunesse et des Maisons de justice. Celle-ci quitte son siège dans la tribune, où elle relisait ses notes, et prend la place d'Yves Coppieters à table, non sans lui faire la bise au passage. "Merci Madame la ministre", entame le président…
Notre démarche
La démocratie est avant tout structurée autour de l'équilibre des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Son cœur battant demeure cependant ses parlements, là où les élus de la nation échangent, débattent, s'écharpent et s'amusent, parfois. C'est dans les rangées des hémicycles, au fil de discussions parfois techniques et interminables que des lignes bougent, que des lois prennent une teinte inattendue. C'est là aussi que les ennemis politiques apprennent à s'apprécier, à amender et aiguiser leurs positions. Chaque semaine, La Libre pousse la porte d'un hémicycle ou d'une commission pour saisir un détail, croquer une joute, sentir le pouls des échanges et témoigner du quotidien de notre démocratie qui échappe trop souvent à l'attention publique.