Mathieu Bihet, le "camarade de lutte" de De Wever au cœur de la stratégie nucléaire
Entre négociations nucléaires, critiques médiatiques et pression politique, le ministre de l'Énergie joue une partie décisive. Si les négociations avec Engie aboutissent, le libéral liégeois pourra triompher. Mais si elles échouent…

- Publié le 01-06-2026 à 06h43
- Mis à jour le 01-06-2026 à 09h02
Les anecdotes révèlent souvent le tempérament des personnalités politiques. Selon Bart De Wever, Mathieu Bihet serait le ministre préféré de Maximus, le chat du Premier ministre et star des réseaux sociaux. La placide mascotte du 16, rue de la Loi, aurait jeté son dévolu sur le bol de croquettes décoré d'expressions liégeoises – dont l'inévitable "oufti" – offert par le jeune libéral.
Au parlement, récemment, le chef du gouvernement fédéral a présenté Mathieu Bihet comme son "strijdmakker", son camarade de lutte. Une formule lancée sur le ton de la plaisanterie, mais qui en dit long sur la centralité prise par le dossier nucléaire au sein de la coalition Arizona. Cette majorité, pourtant ancrée à droite, s'est retrouvée accusée de vouloir "nationaliser" les centrales et de défendre, paradoxe suprême, une vision collectiviste du secteur énergétique. En réalité, la Belgique tente surtout de sauver une filière stratégique fragilisée par vingt années d'hésitations politiques.
Des négociations particulièrement sensibles ont été engagées avec Engie, le géant énergétique français. Si elles aboutissent, l'État belge reprendra la main sur les réacteurs de Tihange et de Doel, un tournant historique pour notre royaume. Dans ce contexte, l'entente entre Bart De Wever et Mathieu Bihet relève de la nécessité politique.
Une pression "co-lo-ssale"…
Originaire de Neupré, dans la banlieue verte de la Cité ardente, Mathieu Bihet, 34 ans s'attendait-il à se trouver impliqué dans l'un des dossiers les plus explosifs de la législature ? La gravité du moment aurait pu éroder sa bonhomie principautaire. "On minimise la charge de travail au fédéral, reconnaît-il. Elle est co-lo-ssale, et la pression aussi est co-lo-ssale. Mais, heureusement, j'ai toujours été un petit dormeur, mes premiers mails partent vers 4 h 45 du matin… Au début je me réveillais la nuit pour regarder la presse. Que disait-elle de moi, de mes dossiers ? Avec la crise énergétique (suite à l'intervention américano-israélienne en Iran, NldR), j'ai dû regarder des conférences de presse de Trump la nuit afin de savoir ce qui allait nous tomber dessus le lendemain…"
Des occasions manquées
Un appel téléphonique de Georges-Louis Bouchez, un dimanche soir, la veille des prestations de serment des ministres "arizoniens", a projeté Mathieu Bihet dans une autre dimension. Certes, il avait participé à la formation de la majorité Arizona au sein du groupe technique consacré à l'Énergie. Mais il ne considérait pas que ce travail de l'ombre lui offrirait un portefeuille ministériel. Lorsque le président du MR lui propose l'Énergie, il accepte sans hésiter : relancer le nucléaire belge constituait à ses yeux une mission parfaitement alignée sur l'ADN du parti.
Jusqu'alors, le parcours du Liégeois ressemblait à une succession d'occasions manquées. À la Chambre, son premier mandat parlementaire comme suppléant avait été interrompu par l'avènement de la Vivaldi, en octobre 2020. Ironie mordante, c'est lui qui avait imaginé le surnom de la nouvelle majorité qui allait le chasser de l'hémicycle. Régulièrement cité dans les castings ministériels du MR ces dernières années, ses ambitions avaient en outre été systématiquement contrariées. Jusqu'à l'arrivée de l'Arizona.

De Sun Tzu à Edouard Philippe
Habile avec les journalistes, qu'il salue parfois par un chaleureux "m'fi", Mathieu Bihet est un habitué des rédactions. Son esprit vif plairait aux médias. "Si mon personnage est avenant et rigolard, j'ai le sens du bon mot et de la formule, se flatte-t-il. Je lis beaucoup, cela aide. Je viens de terminer Dans l'ombre, un thriller politique d'Edouard Philippe (ex-Premier ministre français) sur l'organisation d'une campagne électorale. Je viens aussi de lire La Meute, un essai sur le danger que représente la possible accession de Jean-Luc Mélenchon à la présidence de la République. J'ai une passion pour la politique française."
Un livre qui l'a marqué à vie ? Comme tant de décideurs avant lui : L'Art de la guerre, de Sun Tzu. Un exemplaire de ce traité militaire chinois, dont les préceptes s'appliquent également à l'art de gouverner, lui a été offert par un mandataire socialiste lors de la campagne électorale de 2024. "On y trouve de très nombreux conseils utiles. Notamment celui-ci : quand votre adversaire est irrité, irritez-le davantage..", s'amuse Mathieu Bihet.
La flèche de Marghem
Cette aisance médiatique ne l'a toutefois pas prémuni contre les premières turbulences du pouvoir. Au début de l'année, plusieurs journaux — surtout flamands — ont commencé à dépeindre un ministre de l'Énergie peu actif, voire dépassé par l'un des dossiers les plus sensibles et complexes de la législature. La rumeur enfle alors : Bart De Wever aurait personnellement repris le dossier nucléaire en main, Mathieu Bihet n'étant pas à la hauteur de la tâche. L'opposition s'est naturellement engouffrée dans cette faille, transformant le libéral affaibli en cible idéale.
Plus délicat encore, des flèches empoisonnées étaient tirées depuis son propre camp. En février, Marie-Christine Marghem, ancienne ministre de l'Énergie dans le gouvernement de Charles Michel, s'inquiétait dans le média 21News de l'absence de résultats concrets de Mathieu Bihet. "On prétend que les contacts s'intensifient, mais on ne voit rien de tangible, avait dénoncé celle qui est désormais bourgmestre de Tournai. Ce qu'il manque aujourd'hui, c'est une ligne claire et une volonté politique affichée."
Le récit s'inverse
Au cabinet, cette attaque est vécue douloureusement. Mais le ministre choisit alors de ne pas réagir publiquement. Car, dans la plus grande discrétion, une opération d'ampleur se prépare au sommet de l'État. Le jeudi 30 avril, à 7h46 précisément, un communiqué prend les rédactions de court : Bart De Wever et Mathieu Bihet annoncent l'ouverture de discussions entre le gouvernement fédéral et Engie en vue de la reprise des activités nucléaires du groupe sur le territoire belge.
"Ma ligne de conduite était de ne communiquer que lorsqu'il y aurait quelque chose de sérieux sur la table, me limitant à mon champ de compétences, explique le ministre de l'Énergie. C'était plus que frustrant, ces critiques, alors qu'on travaillait ! Sur le plan personnel, cela a été très dur alors que je suis devenu papa en février, au même moment. En politique, ça tape dans le dos, ça tape sous la ceinture. J'ai dû faire le dos rond."
"C'était plus que frustrant, ces critiques, alors qu'on travaillait. Sur le plan personnel, cela a été très dur alors que je suis devenu papa en février, au même moment. En politique, ça tape dans le dos, ça tape sous la ceinture."
Triomphe ou fardeau
Mathieu Bihet a finalement traversé cette zone de turbulence. La pression politique est désormais moins forte. Le libéral reste toutefois au pied de la montagne. S'il parvient, aux côtés de Bart De Wever, à arracher un accord avec Engie et à restaurer une part de souveraineté énergétique belge, son nom pourrait s'inscrire dans l'histoire politique du royaume. Mais le risque inverse existe tout autant : un échec des négociations — ou un compromis jugé trop coûteux pour des finances publiques déjà exsangues — serait pour la suite de sa carrière un lourd fardeau…