Avortement : "Le CD&V n'est plus le parti dominant mais il sait encore vendre cher ses convictions"
La ministre de la Justice, Annelies Verlinden, a proposé un allongement à 14 semaines du délai maximal pour une IVG. Le dossier bloque politiquement et devra être négocié dans le cadre d'un compromis éthique global. Le politologue Jean Faniel analyse les raisons de la récurrence de cette question sensible dans le débat politique.

- Publié le 27-06-2026 à 06h42

Divisée, la majorité Arizona doit trouver un accord sur les dossiers éthiques pour décembre. Parmi ces questions sensibles, figure l'allongement du délai maximal pour pratiquer un avortement. Annelies Verlinden (CD&V), la ministre de la Justice, a pris de court ses collègues en proposant une extension jusqu'à 14 semaines de grossesse (contre 12 actuellement). Trop peu aux yeux de certains alliés des chrétiens-démocrates flamands, qui auraient souhaité un allongement à 18 semaines.
Le débat sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG) se poursuit de législature en législature, menaçant de devenir une question de gouvernement. Cette question, douloureuse, semble ne jamais pouvoir trouver de fin. Pourquoi ? Jean Faniel, directeur général du Crisp (Centre de recherche et d'information sociopolitiques), livre quelques clefs de compréhension.
Comment expliquer la récurrence des débats autour du cadre légal permettant de pratiquer une IVG ?
La Belgique est considérée comme étant très en pointe, voire pionnière, sur les dossiers éthiques. Et c'est juste pour les droits des personnes homosexuelles – et plus largement des LGBTQIA + – et pour l'euthanasie. Mais on oublie que, sur la question de l'avortement, la Belgique est beaucoup moins avancée que d'autres pays. En France, la loi Veil date de 1974 alors que "l'impossibilité de régner" de Baudouin date de 1990 (le roi Baudouin avait refusé d'approuver la loi de dépénalisation conditionnelle de l'avortement et une parade constitutionnelle avait été trouvée, NdlR). Par contre, le "mariage pour tous" (le mariage entre personnes de même sexe) a défrayé la chronique en France là où, en Belgique, il est passé avec beaucoup moins de polarisation.
La différence entre la France et la Belgique est frappante. Actuellement, le débat sur l'euthanasie fracture l'opinion publique chez nos voisins.
Ce constat, je le pose depuis quasiment 20 ans. Je n'ai jamais tout à fait compris la raison de ces différences. En Belgique, on a par exemple eu un Premier ministre ouvertement homosexuel (Elio Di Rupo), un fait assez exceptionnel il y a 15 ans. Quand il y a la Pride, tous les partis sont représentés, jusqu'au Vlaams Belang, dont certains élus sont notoirement gays. Cette question a évolué plus vite en Belgique qu'ailleurs alors que, pour l'avortement, c'est exactement l'inverse. La famille sociale-chrétienne a fait un combat de ce dossier et l'a freiné très fort. Mais, aujourd'hui, Les Engagés ne se présentent plus comme sociaux-chrétiens, à la suite de la première mue du PSC en CDH qui avait déjà altéré les positions politiques sur cette question. Par contre, du côté flamand, le CD&V reste le parti – avec le Vlaams Belang et la N-VA – qui s'oppose à une dépénalisation plus poussée ou complète de l'avortement.
En comparaison avec la France, notre pays a développé également une vision moins radicale de la laïcité. Un facteur explicatif ?
La sécularisation est tout de même très forte en Belgique. Suite aux scandales de pédophilie dans l'Église, elle s'est accélérée en Flandre où elle était moins avancée qu'en Wallonie et à Bruxelles. D'où cette question : pourquoi le CD&V continue-t-il, aujourd'hui encore, à freiner le dossier ? Pour le Vlaams Belang, cette position se comprend : elle est cohérente avec l'idéologie d'extrême droite. Pour la N-VA, une formation conservatrice sur les questions éthiques et morales, c'est également cohérent. Le droit des femmes à disposer de leur corps est mis en balance avec ce qui est présenté comme le droit à la vie de l'enfant à naître. Pourtant, l'opposition à l'avortement au sein de la société belge n'est plus si forte, excepté du côté de l'Église catholique. Pourtant, le CD&V n'est plus intimement lié à l'Église.
Cela dit, la loi de dépénalisation partielle, dite loi Lallemand-Michielsen, date de 1990. Les chrétiens-démocrates étaient alors au pouvoir, Wilfried Martens était Premier ministre.
En effet, mais ils s'étaient rangés à l'idée qu'ils ne pouvaient plus tout bloquer et ils acceptèrent le vote de cette loi via une majorité alternative au parlement, ce qui est quand même très rare en politique belge. Mais, en 1999, lorsque PSC et CVP (l'ancêtre du CD&V) ont été renvoyés dans l'opposition, les dossiers "LGBT" et "euthanasie" ont pu avancer car cette famille politique n'était plus dans le chemin. Même si aujourd'hui, le CD&V n'est plus le parti dominant, au fédéral comme au gouvernement flamand, ce parti sait encore vendre cher ses convictions. Mais la question du respect de la parole donnée se pose.
C'est-à-dire ?
En 2020, pour faire naître le gouvernement De Croo, les six autres partis de la future Vivaldi ont dû se résoudre à accepter ce que le CD&V avait demandé : que l'on renvoie la question de l'avortement à une commission, une "mise au frigo" donc. Le CD&V ne s'attendait pas à ce que la commission se mette si vite d'accord et que son rapport soit unanime. Le CD&V n'a pas respecté sa parole : la Vivaldi n'a pas pu prendre position. Le CD&V a encore calé. Et, ensuite, avec la mise en place de l'Arizona, les chrétiens-démocrates flamands ont reçu le renfort de la N-VA. Pour justifier les 14 semaines, le CD&V invoque dans l'Arizona le respect de la parole donnée, des "cahiers Atoma" (les accords secrets scellés lors de la formation du gouvernement). Mais sous la précédente législature, c'est le CD&V lui-même qui n'avait pas respecté sa parole.