"Il y a quelque chose de viscéral qui s'exprime dans les violences homophobes"
Patrick Charlier, directeur d'Unia, livre son analyse des dossiers ouverts en 2020.

- Publié le 17-05-2021 à 04h00
- Mis à jour le 17-05-2021 à 06h35

Des insultes adressées à deux femmes qui se tiennent la main. Un crachat en direction d'un couple de jeunes gens qui s'embrassent sur un banc public. Une petite fille née garçon victime de moqueries à l'école. Un club de loisirs qui refuse l'adhésion de deux homosexuels âgés parce que leur présence pourrait choquer d'autres membres. Mais aussi des menaces, des coups, des crimes. En Belgique, l'homophobie a déjà entraîné la mort (Ihsane Jarfi et Jacques Kotnik, en 2012). Le 6 mars dernier, le corps sans vie d'un quadragénaire ouvertement homosexuel était retrouvé dans un parc à Beveren. L'homme, piégé par le biais d'un site de rencontres, a été battu à mort. L'enquête devra établir s'il a été victime d'un crime de haine en raison de son orientation sexuelle ou si c'est la conséquence d'un vol qui a mal tourné.
Surtout la vie en société
Ces exemples, dramatiques, montrent que l'homophobie, qui mène parfois à l'irréparable, reste bien présente. À l'occasion de la Journée mondiale contre l'homophobie et la transphobie célébrée le 17 mai, Unia, institution indépendante qui lutte contre la discrimination et promeut l'égalité en Belgique, réclame un nouveau plan d'action ambitieux contre ce fléau qui imprègne toujours la société belge.
En 2020, Unia a ouvert 109 dossiers pour discrimination en raison de l'orientation sexuelle, dont près de deux tiers concernent des hommes. C'est un chiffre stable si l'on considère la tendance au cours des cinq dernières années. "Attention au fétichisme des chiffres, qui ne montrent qu'une partie de la réalité. Pour différentes raisons, de nombreuses violences à l'égard de personnes homosexuelles ne sont pas signalées. Ils n'apparaissent donc pas", insiste Patrick Charlier, directeur d'Unia.
Ce n'est que le sommet de l'iceberg mais une analyse fine des chiffres existants permet de donner une indication des comportements dans la société par rapport aux personnes homosexuelles, poursuit-il. "Pour les infractions liées à l'orientation sexuelle, il y a une singularité liée à l'homophobie : ce sont les dossiers concernant la vie en société qui arrivent en tête, c'est-à-dire des faits qui se passent dans la rue, le métro, entre voisins, dans la sphère familiale." Proportionnellement, il y a moins de discriminations en matière d'emploi ou dans les biens et services (refuser de louer un appartement, par exemple). C'est une différence par rapport aux autres critères de discrimination, comme le racisme ou le handicap.
Une acceptation intellectuelle de l'égalité
La société serait-elle ouvertement plus intolérante par rapport aux personnes LGBTI + (lesbiennes, gays, bisexuelles, transsexuelles, intersexes) ? "S'il y a une acceptation intellectuelle du principe d'égalité, il y a l'expression d'une intolérance qui se traduit dans des comportements plus violents, que ce soit dans les propos ou dans les actes. Il y a quelque chose de viscéral qui s'exprime, plus vite et de manière plus violente", explique Patrick Charlier.
Exemple : les actes de haine. La probabilité d'être victime de coups parce qu'on est homosexuel est deux fois plus grande que pour les autres formes de discrimination. "Il y a une violence physique qui s'exprime et on observe la même chose dans les discours : les insultes et les menaces sont plus importantes par rapport aux gays que vis-à-vis des victimes de discriminations liées à l'origine", poursuit le directeur d'Unia.
Comment expliquer cette "violence viscérale" qui transparaît dans les dossiers qui remontent à Unia ? "La visibilité de l'homosexualité renvoie à des rapports de genre. Pour nos parents ou nos grands-parents, le mariage entre personnes de même sexe était inconcevable. C'est une thématique sur laquelle les sociétés ont évolué de façon considérable", décode Patrick Charlier. "Les auteurs se sentent insécurisés dans leur rôle. La pression sociale sur l'égalité ressort de cette manière-là. Le phénomène reste latent alors que d'autres combats sur l'égalité, comme le droit au mariage, à la parentalité…, ont été gagnés." M ais, qu'on le veuille ou non, on se trouve, sur un plan anthropologique, dans une société hétéronormée, poursuit-il : "Il existe une présomption de départ d'hétérosexualité. Quand on se découvre homo, même s'il existe une grande tolérance, cela reste un cap à franchir. Il faut faire son coming out et dire : je ne suis pas dans cette normalité. Un hétéro ne doit jamais se définir comme tel."

Comment mieux poursuivre les crimes de haine?
Pour Unia, il faut un nouveau plan d'action ambitieux contre l'homophobie. "C'est indispensable. Pas seulement pour lutter contre les violences homophobes, mais aussi pour que l'homosexualité ne soit plus un tabou à l'école, sur le lieu de travail et dans tous les domaines de la société", insiste Patrick Charlier. Les associations de défense des droits des personnes LGBTI + doivent y être associées.
Ce plan doit, entre autres, permettre de mieux poursuivre les crimes de haine. Au Parlement, plusieurs voix demandent une révision de l'article 150 de la Constitution (relatif aux délits de presse) pour que tous les discours de haine (homophobes, racistes, sexistes…) soient poursuivis de la même façon.
Actuellement, seuls les délits de presse inspirés par le racisme, la xénophobie ou le négationnisme sont jugés par un tribunal correctionnel. Les autres doivent passer devant une cour d'assises. Il s'agit d'une procédure chère et compliquée. En pratique, cela n'arrive jamais.
Concrètement, un homme qui distribue un tract où il est écrit "Mort à tous les Noirs" risque d'être condamné en correctionnelle mais pas celui qui diffuse un dépliant avec "Mort aux homos".
Réprobation sociale
"Il est inacceptable qu'aucune poursuite ne soit engagée pour incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination à l'encontre des personnes LGBTI +, dans les médias ou via Internet", pointe Unia.
Mais il faut aussi renforcer la réprobation sociale face aux discours et aux actes homophobes, ajoute Patrick Charlier. "On se trouve dans des dynamiques qui imposent des réactions dans la société. Si des propos homophobes sont tenus dans la sphère scolaire ou professionnelle, par exemple, il y a une responsabilité de la hiérarchie, qui ne peut montrer aucune complaisance. Il faut qu'une autorité morale s'exprime." Un professeur, un éducateur ou un supérieur hiérarchique doit sortir le carton rouge. Des enquêtes auprès de victimes ont d'ailleurs montré que, souvent, ce qui renforce la souffrance, c'est l'absence de réaction des témoins ; les personnes se sentent isolées.