Des alertes trop tardives ? Ce que l'on sait sur les jours qui ont précédé les inondations meurtrières
Que sait-on à ce stade et qu'ignore-t-on encore de la chronologie des faits concernant les inondations et les alertes qui les ont précédées ? Tentative de reconstruction.

- Publié le 23-07-2021 à 21h16
- Mis à jour le 24-07-2021 à 10h36

Le week-end des 10 et 11 juillet
Comme nous l'expliquait David Dehenauw, chef prévisionniste IRM, "les cumuls de précipitations annoncés le week-end (pour la suite, NdlR) étaient déjà importants", ajoutant que "nous ne pensions pas à ce moment lancer une alerte". "Mais je me suis dit que je suivrais cela avec attention".
Lundi 12 juillet
Des avertissements formels de risques d'inondation en Wallonie sont envoyés les lundi et mardi à la Belgique, selon la scientifique Hannah Cloke qui collabore à Efas (European Flood Awareness System), organisme européen de surveillance de risques de crue. "Les inondations qui ont eu lieu correspondaient (échelle et distribution) très bien à ce qui a été prévu plusieurs jours à l'avance. Je suis très surprise que des gens soient morts, vu que les autorités étaient suffisamment averties pour mettre les gens à l'abri avant les inondations", affirme-t-elle. Les avertissements ont été dirigés vers les services hydrologiques de Wallonie. "Récemment, la presse a relevé que 25 notifications Efas avaient été reçues par le Service public de Wallonie Mobilité et Infrastructure en lien avec la dernière période de fortes précipitations. L'extraction des notifications reçues par le SPW MI fait état de 24 e-mails effectivement reçus. Neuf d'entre eux peuvent être considérés comme des doublons d'autres notifications préalablement reçues et, parmi les 15 notifications restantes, seules 4 concernent spécifiquement la Wallonie", répond le SPW Mobilité et Infrastructure, en dévoilant l'ensemble des notes, habituellement gardées secrètes durant 30 jours. La première alerte concerne l'Ourthe, le 12 juillet à 11 h 27. La probabilité d'assister à une inondation que l'on ne voit que plus que tous les 20 ans est de plus de 49 %, du 13 au 15 juillet, selon l'alerte. Pour le SPW, les messages de l'Efas ont été bien intégrés, mais possèdent un "certain degré d'incertitude". Par ailleurs, certains messages visent des provinces mais pas les bassins où les inondations sont censées avoir lieu. Enfin, la Vesdre n'est pas comprise dans le système Efas… "Ces alertes Efas annoncent des crues + 20 ou + 5 avec des coefficients de certitude d'au mieux 70 %. Je pense qu'ils sont loin d'avoir annoncé ce qu'on a vécu !", juge quant à lui l'expert de l'ULiège Sébastien Erpicum. Cependant, comme nous le fait remarquer le juriste François Coppens qui s'est intéressé à la problématique et comme l'explique l'Efas dans un communique sur son site, ces alertes sont en effet "basiques et très courtes" mais contiennent un lien vers le portail de l'Efas qui "renvoie vers des bulletins plus détaillés et régulièrement mis à jour". Le SPW ne commente pas ces bulletins détaillés dans le déroulé des faits fournis vendredi, relève François Coppens.
Quasi au même moment, à l'IRM (qui ne reçoit par les alertes Efas car les inondations sont une compétence régionale - "nous ne pouvons pas prononcer le mot inondation dans nos bulletins"), le prévisionniste en chef David Dehenauw se réunit par Skype avec le bureau du Temps, car deux modèles en sa possession à ce moment-là indiquent de très fortes précipitations : cumuls de 100 à très localement 150 mm sur les prochains deux-trois jours. "D'autres modèles prédisaient de l'ordre de 50 à 100 mm. Mais j'ai fait le choix de suivre les pessimistes, nous disait-il lundi. Et j'ai dit aux collègues du bureau du Temps qu'on allait lancer un avertissement. En respectant nos propres critères, on lance un avertissement jaune car on est encore éloignés de plus de 24 h avant l'événement. Entre 24 et 48 h, on lance toujours un avertissement jaune." L'alerte a été lancée au centre de crise fédéral à 12 h 15. Ce sont eux qui répercutent l'alerte aux centres de crise régionaux, police etc..
Le même jour, mais à 14 heures, l'ECMWF, organisme européen des prévisions météo à moyen terme, auquel est abonné l'IRM, publie une carte qui prévoit jusqu'à 231 mm de Verviers à Duren, jusqu'au vendredi à 16 h. Des quantités énormes, mais qui se révéleront assez exactes. Dans les colonnes de La Meuse, David Dehenauw répond : "Je n'ai reçu cette carte que le lundi à 23 h. Nous disposons de 6 à 7 modèles et la plupart donnaient des précipitations de 50 à 100, avec des pointes locales à 150."
Du côté du centre de crise wallon, à la suite de l'alerte de l'IRM, les contacts sont établis, comme la procédure le prévoit, avec les services hydrologiques qui surveillent les niveaux des cours d'eau. Des alertes automatiques sont alors envoyées aux communes et au centre de crise. "Sur la base des éléments dont il dispose et des prévisions fournies par l'IRM à 12 h 17 sur le passage en phase jaune, le SPW transmet à 14 h 38 au Centre régional de crise un avertissement de risque de précipitations intenses pouvant provoquer des dégâts locaux ainsi qu'un risque significatif de débordement des cours d'eau pour les prochains jours. Le Centre de crise transfère cette alerte aux autorités à 15 h 1 4", précise le SPW MI.
Le mardi 13 juillet
Le lendemain, mardi 13 juillet vers 7 h 30, l'Efas élève le degré de certitude de sa prévision initiale sur l'Ourthe : à partir du 14 juillet, l'Ourthe a alors une probabilité de 51 % de dépasser le niveau de crue rencontré une fois sur une période de 20 ans.
Dans la foulée, à 8 h 17, "anticipant l'alerte orange de l'IRM", le SPW réitère au Centre de crise wallon l'alerte d'un risque élevé de débordement de cours d'eau. À 11 h 27, l'Efas annonce un risque de crue élevé pour 15 % du territoire en province de Namur et Liège. À 13 h 49, l'IRM passe les provinces de Liège, Luxembourg et Namur en code orange. Une alerte orange peut être déclarée seulement 24 h avant l'événement, selon les procédures de l'Institut météo, souligne David Dehenauw. Une alerte rouge, seulement 12 h avant les faits (celle-ci sera déclarée le mercredi matin).
"À 16 h 33, les prévisions de l'IRM se confirment : entre 80 et 150 mm de précipitations sont attendus de mardi à jeudi sur les provinces précitées. Le SPW MI réitère son avertissement concernant le risque de débordement auprès du Centre de crise avec un accent sur ces trois provinces", assure le Service public de Wallonie.
Durant la nuit du 13 au 14 juillet, des précipitations importantes s'abattent sur tout le bassin de la Vesdre (dont Verviers). Du côté des barrages de la région, à Robertville (Engie), on effectue des petits "lâchers" d'eau, en prévision, même s'il pleut déjà à ce moment-là. Plus précisément, "il s'agit de faire passer l'eau dans les turbines pour produire de l'énergie. Et de facto, s'ils font cela, ils prennent de l'eau dans le réservoir, cela augmente un peu les volumes disponibles pour stocker la crue", précise l'expert de l'ULiège Sébastien Erpicum, qui a analysé les débits en open data pour nous. Cette opération est en fait réalisée quotidiennement, mais elle s'est cette fois, semble-t-il, prolongée toute la nuit de mardi, se poursuivant encore le mercredi matin.
Le mercredi 14 juillet
Le niveau de la Vesdre et de ses affluents augmente à une vitesse telle que l'alerte rouge "inondations" est déclenchée dès 6 h 04, le 14 juillet, pour l'ensemble du bassin de la Vesdre. Le Centre de crise wallon transfère cette alerte aux autorités locales et aux zones de secours à 6 h 22. C'est à partir du mercredi, concrètement, que des messages d'alerte seront massivement envoyés aux communes par le Centre de crise wallon, nous expliquait sa porte-parole lundi.
La phase provinciale est déclarée également ce jour-là, à 14 h 34. Le communiqué du gouverneur de la province de Liège conseille entre autres de rester chez soi et de ne pas se déplacer, de poser des sacs de sable, etc. Mais il n'évoque pas le mot "évacuation". De son côté, Dolhain, une entité de la commune de Limbourg, sera pourtant évacué, par les autorités communales à 14 h 16. Comme le Centre de crise avait expliqué à la bourgmestre de la commune que le barrage d'Eupen allait lâcher 55 m3/seconde, l'échevin des Travaux a estimé, sur la calculette de son GSM, que cela produirait un mètre d'eau à Dolhain. "Au final, ils ont lâché 180m3/seconde - je tiens ce chiffre de la protection civile - et toute cette eau est arrivée comme un tsunami vers 23 h", a-t-il dit à La Meuse. Chaudfontaine évacue aussi plus de 1 000 habitations le mercredi après-midi. Du côté de Verviers, on est aussi averti de ce délestage à Eupen. Mais le communiqué publié mercredi sur le site de la commune de Verviers indique que celle-ci "ne devrait pas être impactée de manière significative". C'est en fait ce que leur aurait indiqué la cellule de crise provinciale. Il n'y a eu pas d'évacuation préventive, pas plus qu'à Pepinster. Erreur ? C'est évidemment une question capitale, même si un bon connaisseur des situations de crise nous fait remarquer qu'évacuer peut aussi créer des risques, par exemple si les routes sont aussi inondées. Et que cela demande une organisation et des lieux pour accueillir les personnes évacuées. Plusieurs personnes sont d'ailleurs décédées lors d'une évacuation en canot.

Quoi qu'il en soit, au barrage d'Eupen, qui n'avait pas bénéficié de lâchers préventifs, " mercredi soir, alors qu'il pleuvait depuis mardi, le niveau de réservoir augmentait très rapidement, explique l'expert de l'ULiège Sébastien Erpicum, ingénieur spécialiste des barrages. Si cela continuait, cela menait au débordement du barrage. On ne peut absolument pas se le permettre car cela cause des risques pour la stabilité du barrage. Ce qui a été fait mercredi soir a été d'ouvrir progressivement les vannes pour ralentir la montée du plan d'eau pour éviter le débordement du barrage. C'est alors un 'délestage en crue'. L'eau qui passe en aval est donc une eau qu'on décide de laisser passer de façon contrôlée, en manoeuvrant des vannes de 12 m 50 de long et 3 m de haut. L'objectif est d'éviter le débordement du barrage, on n'a pas le choix sur la quantité d'eau exacte que l'on relâche. L'idée est de sortir le moins possible d'eau en évitant que cela déborde." L'opération a apparemment duré toute la nuit selon les débits analysés. Ce sont des débits de 40 m3/s, avec un pic à 150, qui ont été relâchés, selon les chiffres du ministre Philippe Henry (Écolo). Avec quel effet pour les crues en aval ? Quelque 150 m3 par seconde, "ce n'est pas négligeable, en tout cas pour Eupen", mais il faudra davantage de données (débit, pluviométrie…) pour répondre à la question, estime M. Erpicum.
Le jeudi 15 juillet
Par ailleurs, des témoignages surgissent à présent pour évoquer deux grandes vagues d'eau semblables à des tsunamis sur la Vesdre dans la nuit de mercredi à jeudi (à 2 h 30 et 3 h 30 le 15 juillet, précisément). Deux vagues d'un mètre qui auraient été meurtrières car très brutales. Quelle pourrait être leur cause ? Il y aurait plusieurs explications possibles, selon Sébastien Erpicum : soit l'ouverture d'une vanne ("effet barrage"), soit la pluviométrie (on sait qu'il y a eu des variations fortes dans l'intensité des pluies), soit par malchance une combinaison des deux. Là aussi, les données manquent encore pour calculer exactement la "dynamique de la crue". "Il va falloir reconstituer ce qui s'est passé". Ce même jeudi 15 juillet, la phase fédérale est déclarée. À Liège, le gouverneur et le bourgmestre demandent à tous les habitants du long de la Meuse d'évacuer ou de monter aux étages. Jeudi à 17 h, l'IRM fait repasser son code de rouge à orange. La Wallonie va commencer à compter ses morts.