À 80 ans, il est le dernier généraliste en activité dans sa commune

- Publié le 12-03-2022 à 06h59
- Mis à jour le 13-03-2022 à 08h36

"En souvenir de 50 ans de médecine, 1967-2017." La plaque commémorative remise par l'Ordre des médecins de la province de Hainaut trône dans le bureau du docteur Willy André. Le médecin généraliste, aujourd'hui âgé de 80 ans, n'a toujours pas remisé son stéthoscope. Cela fait 52 ans qu'il s'est installé à Lobbes, commune rurale de 5 900 habitants, au sud-ouest de Charleroi. À l'époque, on comptait sept médecins de famille à Thuin et Lobbes, deux communes voisines dont les généralistes se sont associés au sein d'un cercle local.
Progressivement, le nombre de généralistes a augmenté. "Vingt ans après, nous étions 14, se souvient le Dr André. On parlait alors de pléthore. Trop de médecins s'installaient. Il n'y avait pas assez de travail pour tout le monde." Une des raisons pour lesquelles des quotas de médecins ont été mis en place en Belgique à la fin des années 1990.
"Encore 50 patients par semaine"
Aujourd'hui, l'association des généralistes de Thuin et Lobbes compte à nouveau 7 médecins, "alors qu'il en faudrait idéalement 10", commente le Dr André. Sur Lobbes en particulier, il est désormais le seul et unique médecin généraliste. "Nous étions trois, mais les deux autres ont dû arrêter pour raisons de santé, explique-t-il, le regard pétillant, derrière ses lunettes rectangulaires. Je vois encore 50 à 60 patients par semaine." La pratique de la médecine semble le maintenir en forme. "Certains confrères ont mis un terme à leur carrière, mais ils le regrettent. Moi, je continue, ça me fait une occupation."
Ce lundi matin, quatre patients se sont présentés à son cabinet, dont le mobilier - table de consultation vert bouteille, tenture en tissu beige - fleure bon les années 1970. Avant d'apporter lui-même au laboratoire de l'hôpital de Lobbes les échantillons de sang qu'il vient de prélever chez un patient, il s'installe au volant de sa berline grise. Sur les petites routes de campagne, il la pilote de façon alerte, presque sportive. Direction le centre Arthur Regniers, où vivent des personnes souffrant d'un handicap moteur cérébral. "Jusqu'à il y a peu, j'y allais tous les jours", confie-t-il. À son arrivée, il blague avec le personnel avant d'aller ausculter un résident qui passe de mauvaises nuits et souffre de fortes fatigues. Le médecin prescrit une modification du traitement médicamenteux du patient. Puis il prend en charge un membre du personnel qui profite du passage du médecin pour lui parler de ses problèmes de santé.
"Un service difficilement rendu"
La suite de la journée s'annonce plus calme. Le docteur André exerce à un rythme moins soutenu que par le passé. Mais "je continue à prendre ma part de travail", lâche-t-il. Chaque mardi, par exemple, il se rend en visite à la maison de repos de Lobbes.
"Il est bien courageux, témoigne un de ses confrères de Thuin, commune dont les généralistes ont récupéré une partie des patients lobbains. Les gens ont les moyens de se déplacer. Mais il est vrai qu'on a là un service à la population qui peut difficilement être rendu. Et cela dépasse le seul cas de Lobbes. C'est un problème plus général."
Les urgences de l'hôpital encombrées
Un problème dont veulent se saisir les autorités politiques locales, sans nécessairement savoir par quel bout le prendre. Le groupe Écolo, qui est monté dans la majorité à Lobbes fin 2020, constate que "la situation de couverture en médecins généralistes est préoccupante à Lobbes" et que "le service des urgences de la clinique est trop souvent encombré de patients qui auraient dû être pris en charge par un médecin généraliste". Lobbes figure d'ailleurs dans la liste des communes en pénurie, dans lesquelles les médecins généralistes peuvent recevoir de la Région wallonne une aide à l'installation d'un montant de 25 000 euros.
Sans l'arrivée de nouveaux médecins, la problématique risque de s'aggraver. À Lobbes, la population a augmenté de 3 % ces dix dernières années et, selon Écolo, cela devrait continuer avec une hausse de 2,8 % attendue en 2025 et de 4,2 % en 2035. Ajoutez à cela le vieillissement de la population et des médecins eux-mêmes, et vous aurez un cocktail potentiellement explosif.
Une maison médicale ? Avec quels médecins ?
L'échevine Écolo de la Santé Marie-Paule Labrique verrait d'un bon œil la création d'une maison médicale à Lobbes. Cela pourrait bien faire partie de la solution. "La situation est vraiment critique. La commune pourrait peut-être mettre à disposition un terrain où l'on placerait des préfabriqués. Nous avons des chancres à réhabiliter, comme l'ancien site de l'abbaye ou la brasserie. Mais la solution doit venir du terrain."
"Une maison médicale ? Je veux bien, moi. Mais il faut encore trouver des médecins !, rétorque notre médecin thudinien. Et cela ne m'étonne pas que l'on n'en trouve pas. Personne ne voudrait de ma vie. Avec la pénurie, le travail administratif, la deuxième ligne de soins qui est saturée… Les journées de douze heures, ce n'est pas rare ! Et pourtant, j'adore mon métier et les contacts avec les patients. Il faudrait plus de généralistes."
Retour au cabinet du docteur André, à Lobbes. Toujours vaillant et prêt à se mettre au service de la population lobbaine, le médecin généraliste de 80 ans se voit bien exercer encore un an ou deux. Mais après, il espère que la relève arrivera. "C'est une région agréable, plaide le médecin, avant de grimper dans sa berline. Il y a de l'air. C'est respirable, ce n'est pas comme en ville."