Les syndicats présents en masse à la marche pour le climat : récupération politique ou véritable sursaut écologique ?
En dépit de certaines réticences et conflits d'intérêts, les syndicats semblent prendre de plus en plus la mesure du défi climatique.
- Publié le 21-10-2022 à 06h48

Dimanche, des dizaines de milliers de citoyens défileront dans les rues de la capitale pour exiger des mesures fortes contre le réchauffement climatique. Les affiliés de la CSC, la FGTB et la CGSLB – membres fondateurs de la Coalition Climat – feront eux aussi entendre leur voix dans le cortège. Loin d'être anecdotique, la présence des syndicats en front commun témoigne de leur tendance à la "verdurisation", ou du moins de leur prise de conscience progressive du défi que représente la transition écologique. "C'est la première fois que les syndicats mobilisent à ce point leurs troupes pour une marche, confirme Nicolas Van Nuffel, président de la Coalition Climat. Ils communiquent beaucoup à ce sujet sur les réseaux sociaux, et la CSC wallonne rembourse même les frais de déplacement de ses militants. On est passé à un niveau supérieur cette année, c'est certain."
Ce réveil écologique est toutefois très (trop ?) tardif. Comme beaucoup, les syndicats ont longtemps sous-estimé les conséquences du dérèglement climatique. "Il y a toujours eu à l'intérieur de l'organisation des personnes soucieuses de la question, mais elles n'étaient pas forcément écoutées ou entendues à l'époque, concède Francis Gomez, ex-président des Métallos liégeois de la FGTB. On était parfois trop le nez dans le guidon."
Un sursaut inéluctable
Surtout, l'écologie a longtemps été considérée comme une menace. "Prôner la voiture électrique, c'est aussi prendre le risque que certains grands groupes automobiles ferment des usines en Belgique, illustre Sarah de Liamchine, présidente de Présence et Actions culturelles, mouvement d'éducation permanente. Le rôle inhérent des syndicats, c'est de préserver le travail, pas de sauter à pieds joints dans des modèles qui ferment des industries énormément pourvoyeuses d'emploi."
Cela étant, les syndicats ont progressivement intégré les enjeux environnementaux à leur combat, rattrapés par l'inévitable transformation de certains secteurs non pérennes et la reconversion de milliers de travailleurs. "En dix ans, les syndicats sont passés d'une position défensive, voyant la lutte contre le réchauffement climatique comme une menace pour l'emploi, à une position davantage prospective, en essayant d'amener des solutions pour demain", résume Sarah de Liamchine. Les syndicats veillent également à une transition juste, en intégrant l'aspect social à la lutte climatique. "En tant que contre-pouvoir, on vérifie que les mesures politiques aillent vers une transition écologique qui ne laisse personne au bord de la route et qui limite les inégalités", insiste Sophie Reginster, membre de la cellule RISE, Réseau intersyndical de sensibilisation à l'Environnement.
La FGTB à la traîne ?
Toutefois, d'un secteur à l'autre, la prise de conscience s'effectue à des vitesses différentes. "Les syndicats en Belgique sont de grosses machines, qui sont tout sauf monolithiques. Certaines sections locales ou secteurs d'activités sont bien plus en pointe que d'autres, analyse Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d'information socio-politiques (CRISP). Encore aujourd'hui, des tas de syndicalistes haussent les épaules si on leur parle de lutte contre le réchauffement climatique, alors que d'autres sont désespérés de voir que la réaction n'est pas plus rapide." Les conflits d'intérêts entre création d'emplois et conscience écologique restent également tangibles. "Le développement de l'aéroport de Liège est un cas illustratif de toutes ces contradictions, expose Jean Faniel. L'arrivée d'Alibaba, c'est de l'emploi assuré, mais à quel coût environnemental ?"
D'un syndicat à l'autre, la priorisation n'est pas non plus la même. "La FGTB semble un peu plus à la traîne que la CSC sur les enjeux climatiques", nous glisse une source bien informée. Si l'on s'en tient aux textes officiels, la question écologique fait en effet partie intégrante des priorités de la CSC depuis plusieurs années, et le thème était d'ailleurs au centre de son dernier congrès national, en 2019. Par contre, dans ses dix priorités pour 2022-2026 formulées en juin dernier, la FGTB ne fait nulle part mention d'écologie, bien que son président Thierry Bodson l'ait épinglée comme priorité dans son interview de rentrée à La Libre Belgique.
Enfin, si la prise de conscience est là, elle tarde à se traduire de manière concrète sur le terrain. "De manière générale, les syndicats parlent d'écologie, oui. Mais est-ce qu'ils font de l'écologie ? Non, estime une source proche des syndicats. Ils prennent des positions publiques, participent à des manifestations mais n'utilisent jamais leurs relais proprement syndicaux pour changer les choses." Pour cette source bien informée, on observe aujourd'hui seulement des effets d'annonce. "Le fait de participer aux marches pour le climat, cela traduit leur bonne volonté, mais qui n'en reste qu'au stade de bonne volonté. Il y a un manque de prise de conscience de l'ampleur du travail à fournir."