Le Maroc, la racine de plus d'un Belge sur vingt : "Il y a un mois, je n'imaginais pas que mon identité marocaine s'exprimerait avec tant de ferveur"
En 2022, près de 580 000 Belges ont des racines marocaines. Il s'agit de la nationalité la plus représentée en Belgique.
- Publié le 17-12-2022 à 07h04
- Mis à jour le 18-12-2022 à 15h21

"N'oubliez pas que les Belges sont hospitaliers, et si vous voulez vraiment profiter des avantages et du confort de la vie en Belgique, si vous voulez mieux connaître le pays dans lequel vous viviez, où vous avez les mêmes droits que tout autre citoyen, mélangez-vous rapidement avec les gens du pays". Cet extrait vient du petit guide "Vivre et travailler en Belgique", largement distribué au Maroc en 1963. À l'époque, le gouvernement belge cherche des bras pour faire tourner l'économie. Et c'est vers le Maroc qu'il s'est tourné.
Dès la signature des accords bilatéraux avec Rabat en 1964, le destin des Marocains de Belgique apparaît compliqué. Si le Belge est présenté comme hospitalier, l'intégration n'est pas optimale. Elle fonctionne même mal. C'est que, à l'origine, ceux qui sont vus comme des travailleurs devaient rentrer au pays une fois la stabilité retrouvée. Mais cette dernière se fait attendre. Quelques années plus tard, il devient clair que les Marocains s'installeront pour de bon en Belgique.
Des racines diverses
Selon les données collectées par l'agence Statbel, la Belgique comptait, au 1er janvier 2022, 648 879 personnes avec une racine marocaine (qu'ils soient de nationalité belge ou marocaine). Soit un plus d'une personne sur 20. Il s'agit de la nationalité la plus représentée en Belgique.
Cette statistique recouvre de nombreuses réalités : les binationaux, les Marocains installés en Belgique, les Belges dont les parents sont nés au Maroc, etc. Ces identités sont en constante évolution. En 2021, 3 611 marocains ont reçu la nationalité belge. Les Marocains constituent le groupe le plus représenté parmi les naturalisés – ceux qui sont appelés parfois les "nouveaux Belges". Une tendance qui se répète d'année en année et qui atteste d'un processus de "stabilisation irréversible", comme l'analysaient déjà Hassan Boussetta et Marco Martiniello dans une étude consacrée aux travailleurs immigrés en 2003.
Un regain du religieux
"Être né en Belgique tout en étant d'origine marocaine permet l'expression d'identités croisées et plurielles, raconte Imane Nachat, jeune trentenaire bruxelloise dont les parents sont nés au Maroc. Il va de soi que l'identification à la Belgique et à ses valeurs s'accroît au fil des générations tout en coexistant avec l'héritage de la génération précédente. La 3e ou 4e génération d'enfants d'immigrés a naturellement développé des attentes légitimes et tout à fait saines envers le pays qui les a vu naître : vivre pleinement sa citoyenneté, avoir accès à l'éducation, et connaître l'égalité des chances." Et de poursuivre : "Nous sommes donc une génération beaucoup plus consciente, instruite et investie, qui n'a pas besoin de renoncer à une identité pour faire vivre la seconde", résume-t-elle.
Ce passage des générations va aussi se retrouver dans la pratique de la religion. "Dans le débat public, nous sommes passés du "problème de l'immigration" au "problème de l'islam". La 2e et la 3e génération ont connu une réaffirmation identitaire qui s'explique par le contexte et l'accès à l'éducation. Cette affirmation doit être vue positivement car elle indique une véritable appartenance au pays qui les a vu naître contrairement à la génération précédente, qui elle, ne pensait être que de passage et rasait les murs. Par ailleurs, la réaffirmation est aussi une réponse au rejet de la société belge qui nous renvoie constamment à nos origines, à l'étrangeté, et qui ne nous voit pas comme belges", raconte la jeune trentenaire.
Une communauté peu structurée
"Il y a un problème d'identité, résumait récemment Ibrahim Ouassari, le fondateur de Molengeek à La Libre. Les Belgo-Marocains ne se sentent pas tout à fait belges en Belgique. En tous les cas, c'est ce qu'on leur fait ressentir. Mais ils ne se sentent pas marocains, quand ils vont au Maroc, pour autant"
"On peut difficilement parler d'une communauté marocaine en Belgique", confirme Dirk Jacobs, professeur en sociologie à l'ULB, spécialisé dans l'étude des politiques migratoires et d'intégration. Pour s'en convaincre, le professeur compare la situation avec celles de la communauté turque, beaucoup plus structurée. Une différence qui trouve son origine aux premières heures de l'immigration organisée. Les travailleurs turcs arrivaient presque par village entier, "des communautés quasi intactes ont été déplacées de la Turquie à la Belgique", note Dirk Jacobs. Ce n'est pas le cas pour le Maroc. "La migration était plutôt éparpillée. Il n'y a pas eu le même degré de transfert des réseaux sociaux du Maroc vers la Belgique", souligne le professeur. Il faut ajouter à cela les différences entre les Marocains qui, par exemple, ne partagent pas tous une langue commune.
Il y a là une sorte de paradoxe. D'un côté, ce constat que la communauté marocaine n'a pas de lieux qui lui est propre. D'un autre côté, cette impression, ravivée par les scènes de liesses consécutives aux succès de l'équipe de foot marocaine, que les Marocains sont surtout présents dans certains quartiers de Bruxelles, ou d'Anvers. "Il est clair qu'il y a une ségrégation urbaine assez importante, observe Dirk Jacobs. "Dans certains quartiers plus défavorisés de Molenbeek et d'Anderlecht, il est clair que les personnes d'origine marocaine y sont très nombreuses et que cela donne l'impression d'une communauté". Mais il faut surtout y voir, selon l'expert, une ségrégation socio-économique davantage que communautaire.
L'impact de la Coupe du Monde
Reste que le rôle du foot dans la construction identitaire n'est pas à minimiser. "Il y a un mois, je n'imaginais pas que mon identité marocaine s'exprimerait avec tant de ferveur", soutient Imane. "On a pu observer une expression effervescente de l'identité marocaine de la part des binationaux. L'exploit du Maroc qui s'est hissé en demi-finale de la coupe du monde dépasse en réalité largement les frontières du sport. En plus des Marocains et de sa diaspora à l'échelle mondiale, ce sont tous les pays arabes et l'Afrique qui ne faisaient plus qu'un. L'enjeu était donc intrinsèquement lié à l'expression d'une seconde identité trop souvent méprisée. Du point de vue identitaire, si supporter le pays d'origine de nos parents ou grands-parents n'a rien d'étonnant, l'émoi intense ressenti pour l'équipe nationale du Maroc était en revanche particulièrement inattendu pour ma part !", conclut la jeune trentenaire.