Les gens poussent plus nombreux et plus souvent les portes des Restos du Cœur : "Les demandes ont explosé. C'est sans fin…"
En trois ans, le nombre de repas fournis en Belgique a doublé, dépassant 1,350 million en 2022. Et la tendance se poursuit. Des legs extraordinaires permettent à la fédération belge de ne pas plonger dans le rouge. Mais les dépenses augmentent plus vite que les recettes.

- Publié le 09-10-2023 à 13h15

"C'est sans fin…". Dans son bureau de Fernelmont, siège social et administratif des Restos du Cœur de Belgique, le directeur Patrick Dejace dresse un constat sans réplique : "Les demandes ont explosé. Pas seulement le nombre de bénéficiaires, mais aussi la fréquence de fréquentation. Les gens reviennent plus souvent. À tel point que cela surprend les équipes sur le terrain".
La crise Covid a drainé un nouveau public vers les Restos du Cœur, une des rares structures d'aide alimentaire à rester ouvertes pendant les différents confinements. "Les gens qui venaient pour la première fois ont vu que les repas et les colis étaient bien fournis et de qualité". Ils sont restés. D'autant que la guerre en Ukraine et l'explosion des coûts énergétiques ont suivi, plongeant dans la dèche nombre de familles qui peinaient déjà à se nourrir correctement. "Les gens ne s'en sortent plus. Ça s'installe".
Même si ce n'est pas simple
Les conséquences se font sentir dans les chiffres. De 670 000 repas fournis en 2019, les Restos du Cœur de Belgique sont passés à plus de 1,350 million en 2022. Cela correspond à 60 000 personnes touchées au moins une fois par l'aide alimentaire des Restos du Cœur – certains y faisant appel quotidiennement.
"Pour le premier semestre de 2023, on a encore eu une augmentation de 20 % par rapport au premier semestre de 2022", indique le directeur de la fédération belge qui compte aujourd'hui 20 Restos du Cœur (14 en Wallonie, 4 en Flandre et 2 à Bruxelles) ainsi que 3 structures mobiles. La tendance ne faiblit pas alors que l'automne et l'hiver sont d'ordinaire encore plus critiques. "C'est sans fin", répète-t-il.
Même si ce n'est pas simple de pousser la porte d'un Resto du Cœur. Les gens font parfois deux ou trois fois le tour dans les jours qui précèdent avant d'oser la franchir. Il y a beaucoup de personnes seules, des retraités avec une pension trop étriquée, de plus en plus d'étudiants et de travailleurs dont les revenus ne suffisent pas pour rassasier le ménage.
La difficile logistique du frais
Comment faire face à cet afflux de demandes, et donc de dépenses, quand, parallèlement, les recettes reculent ? Le secteur de l'aide alimentaire est en crise. Les dons diminuent et les invendus se font plus rares ; il faut donc acheter davantage de marchandises pour fabriquer les repas et les colis. "On propose beaucoup de produits frais, qui mettent aussi du baume au cœur. On doit donc travailler avec des chambres froides et des camions réfrigérés", poursuit Patrick Dejace. Ce qui entraîne structurellement des coûts plus élevés.
Pour ces produits frais, la fédération belge compte des partenaires fidèles parmi les grandes enseignes qui offrent des surplus et des marchandises variées. Cela fonctionne, en amont des rayons, avec les centrales logistiques des grands distributeurs. Les Restos du Cœur reçoivent les produits qui ne sont plus distribuables en magasin, parce que la date de péremption arrive à échéance dans les 5 à 7 jours. "C'est la flexibilité qu'on a pour faire parvenir ces produits frais dans toute la Belgique grâce à nos trois poids lourds réfrigérés", détaille Patrick Dejace.
"Sans les bénévoles, on ne tiendrait pas la route"
Les Restos du Cœur emploient une centaine de salariés (dont 70 "article 60", soit des bénéficiaires du revenu d'intégration sociale mis à l'emploi) et s'appuient sur 500 à 550 bénévoles réguliers. "Sans eux, on ne tiendrait pas la route", commente le directeur.
Si l'équilibre financier est compliqué à trouver, les Restos du Cœur de Belgique ne sont pas logés à la même enseigne que leurs cousins français. Début septembre, l'association au bord de la catastrophe adressait un appel à l'aide aux "forces politiques et aux forces économiques" au JT de 13 heures de TF1.
En Belgique aussi, les dépenses augmentent aussi plus vite que les ressources, qui proviennent principalement des legs et des dons de partenaires réguliers. En 2022, la fédération belge a reçu des legs extraordinaires qui lui évitent de plonger aujourd'hui dans le rouge. Mais sans lever les incertitudes pour l'avenir.