L'antisémitisme est en forte hausse depuis la reprise du conflit au Proche-Orient
En deux mois, après l'attaque du Hamas du 7 octobre, le service de lutte contre les discriminations Unia a enregistré 91 signalements. À titre de comparaison, il n'en avait enregistré que cinq par mois l'année précédente.

- Publié le 25-01-2024 à 07h46

L'antisémitisme est une réalité, une réalité en forte croissance depuis le 7 octobre et la reprise violente du conflit israélo-palestinien, mais une réalité qui peine encore, en Belgique, à être objectivée.
À cet égard, le rapport d'Unia sur l'antisémitisme est une contribution précieuse. Publié ce jeudi, il ne recense pas tous les faits d'antisémitisme – seulement ceux qui ont fait l'objet d'un signalement auprès du service public indépendant de lutte contre la discrimination. Mais il permet de mieux les comprendre.
Si l'antisémitisme demeure un problème "grave", "omniprésent" et qui "nécessite une lutte menée avec des forces unies", sa récurrence est liée à l'actualité au Proche-Orient, souligne le rapport. Depuis le 7 octobre, l'organisme public relève ainsi une hausse sensible des signalements antisémites. "En deux mois, entre le 7 octobre 2023 et le 7 décembre, 91 signalements ont été enregistrés, dont 66 font explicitement référence à l'ascendance juive. À titre de comparaison, l'an passé Unia a reçu en moyenne entre 4 et 5 signalements par mois."
Ces signalements évoquent essentiellement des messages de haine, pour la moitié en ligne, mais aussi des propos tenus dans l'espace public, dans la rue, dans le cadre familial. Unia est par ailleurs en contact avec le parquet et la police dans neuf dossiers relatifs à des agressions et à des dégradations enregistrées durant la même période. "Le conflit ne change pas la nature des actes, mais il accroît leur intensité, note encore Patrick Charlier, directeur d'Unia. Nous avions déjà remarqué cela par le passé." Le Covid, et les théories du complot qui l'ont accompagné, n'ont par contre pas provoqué une hausse significative des signalements antisémites en Belgique.
De nombreux dossiers ouverts en Flandre
Que l'on se penche sur les chiffres de cet hiver, ou sur les dossiers ouverts ces cinq dernières années, on constate une même singularité : la plupart des dossiers liés à l'antisémitisme concernent des messages de haine (en ce compris le négationnisme), et des délits (c'est-à-dire des actes de haine, des coups et blessures, du harcèlement, des profanations, des meurtres…).
Cela distingue d'ailleurs l'antisémitisme des autres racismes (islamophobie, homophobie, etc.). De manière générale, 70 % des dossiers ouverts par Unia concernent des faits de discriminations à l'emploi, à l'embauche… Mais dans le cas de l'antisémitisme, seuls 5 % des dossiers ont pour motif de la discrimination. La plupart renvoient plutôt à des discours ou des délits haineux. "C'est un point important à relever, souligne Patrick Charlier, car les nombreux discours antisémites peuvent facilement dégénérer et entraîner un passage à l'acte."
Au rang des constats, notons qu'un peu plus de la moitié des dossiers ouverts concerne la Région flamande, sans doute en raison de la présence d'une importante communauté juive à Anvers. Quant à l'origine des discours ou actes antisémites repérés, il est difficile au service public de déterminer s'ils sont issus de discours tenu par l'extrême gauche, l'extrême droite ou des milieux islamistes. "Sur les réseaux sociaux, nous ne pouvons, par exemple, pas toujours repérer le profil exact de celui qui profère des propos antisémites."
Mieux comprendre les ressorts de l'antisémitisme
Pour faire face à cette réalité, Unia se réjouit du lancement d'un mécanisme interfédéral de coordination de la lutte contre l'antisémitisme qui met autour de la table les entités du pays, les communautés et organisations juives, la société civile. Un de ses premiers chantiers sera de repenser l'enseignement de l'antisémitisme et de la Shoah à l'école, alors qu'il n'y a plus de témoins directs du génocide. "Il apparaît que les connaissances [des élèves] en matière d'antisémitisme (contemporain) et au sujet des atrocités commises au cours de la Seconde Guerre mondiale sont insuffisantes. Dans ses rapports annuels de 2019 et 2020, Unia signalait la résurgence, la normalisation et la banalisation de l'utilisation de l'idéologie et de l'iconographie nazie", déplore le rapport. Il convient de mieux soutenir les enseignants et le personnel éducatif et de les former à la gestion de la diversité, insiste Unia.
Si la réalité n'est pas encore bien objectivée aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il est actuellement très compliqué de rapporter l'antisémitisme de manière adéquate lors de l'enregistrement ou le rapportage de faits tant auprès de la police que du ministère public. Il est par exemple impossible de désigner, dans la catégorie "racisme", le groupe qui a été la cible du délit. Aux yeux de Patrick Charlier, il serait dès lors nécessaire de pouvoir nommer l'antisémitisme en tant que tel lorsque l'on rapporte un fait, afin de mieux identifier et surveiller les faits antisémites parmi les dossiers relevant de la loi antiracisme. Cela encouragera les victimes à porter plainte (ce qui est encore trop peu le cas) et incitera la société à mieux en étudier les ressorts profonds, trop peu connus du grand public, qui expliquent la prégnance de l'antisémitisme, espère-t-il.