Ces adultes qui retournent vivre chez leurs parents : "C'est ce qu'on appelle un cadeau mal emballé "
Le retour chez les parents à l'âge adulte est encore souvent vécu comme un échec. Et pourtant, cela arrive de plus en plus souvent et ce n'est pas forcément négatif.
- Publié le 20-10-2024 à 08h51
- Mis à jour le 20-10-2024 à 09h21

On connaît tous les Tanguy (tiré du film éponyme d'Étienne Chatiliez), ces jeunes qui s'éternisent chez leurs parents parfois jusqu'à plus de trente ans. Ils terminent leurs études ou travaillent et ne quittent pas le nid pour des raisons financières, de confort ou de sécurité.
Ces dernières années, une autre tendance sociologique semble s'être installée: le phénomène des enfants "boomerangs". Il s'agit toujours de "squatter" le foyer des parents mais avec une nuance. Cette fois, ce sont des adultes qui ont pris leur envol durant un certain temps mais reviennent chez leurs parents pour plusieurs raisons: situation financière précaire, rupture amoureuse, perte d'emploi… D'où la métaphore du boomerang, qui part et revient au même endroit, trouvée par la sociologue canadienne Barbara Mitchell.
Diverses raisons
On peut difficilement évaluer le nombre de familles concernées en Belgique, mais le sujet a déjà intéressé de nombreux sociologues dans d'autres pays.
Selon un article du journal Le Monde, en France, entre 2002 et 2013, le nombre d'adultes non étudiants de plus de 25 ans contraints de retourner vivre chez leurs parents est passé de 282 000 à 338 000. Une importante évolution. La sociologue française Sandra Gavira s'est notamment penchée sur le sujet dans un article paru dans la revue SociologieS en 2019 et dans un livre Revenir vivre en famille. Devenir adulte autrement paru en 2020. Elle pointe plusieurs causes: la précarité de l'emploi et les difficultés à rentrer sur le marché du travail ; les difficultés affectives liées à une rupture amoureuse ou un manque parental pour les jeunes qui se sont éloignés pour suivre leurs études.
Natalia Grynchyshyn, psychothérapeute à Beez en province de Namur, le constate : certains jeunes adultes ont besoin de renouer le contact avec leurs parents, parce qu'ils sont partis trop vite. "On a tendance à voir ce retour comme une régression parce qu'il existe encore cette croyance très ancrée dans notre société qu'il faut vite aller travailler, être en couple, fonder une famille pour être heureux. Mais cette 'norme' est construite et elle ne correspond pas toujours à un besoin."
Ce retour est donc souvent mal vécu par les enfants qui perçoivent cela comme un échec. "Ils peuvent voir cela comme une perte d'indépendance, ce qui peut affecter leur confiance en eux, leur estime d'eux-mêmes. Du côté des parents, les sentiments peuvent être confus. Ils sont heureux de voir leur enfant mais en même temps il y a une frustration, de la culpabilité, une impression d'avoir 'mal fait' quelque chose. "
Ce à quoi Natalia Grynchyshyn répond que non, ce n'est pas un échec. "Il faut voir cela comme une opportunité. Une occasion de renforcer les liens familiaux, ou pour l'enfant d'accomplir des choses qu'il n'avait pas eu le temps d'accomplir. Cette génération est différente de celle de leurs aînés. Ils ont d'autres envies: de voyage, d'émancipation personnelle… "
Définir des règles et communiquer
Ce qui ne veut pas dire que le retour va se faire "comme sur des roulettes". La cohabitation peut s'avérer compliquée. Les deux côtés ont pris des habitudes qu'il faut maintenant concilier. D'où l'importance d'établir des règles dès le départ pour faciliter les relations. "La communication est essentielle pour éviter les malentendus. Il convient d'identifier les besoins de chacun mais aussi les obligations telles que le payement des factures ou la répartition des tâches ménagères. C'est également important de respecter l'autonomie et l'intimité de chacun. " Les parents qui ont à peine retrouvé leur vie de couple peuvent en effet voir ce retour comme une "intrusion". Mais ce peut être une aide bienvenue ou l'occasion d'être aux premières loges pour voir grandir les petits-enfants.
La psychothérapeute insiste, ce retour des enfants chez leurs parents n'est pas nécessairement une mauvaise chose. "C'est ce qu'on appelle un cadeau mal emballé ", résume-t-elle avec un sourire. Et de rappeler que, dans certaines cultures et à une certaine époque, plusieurs générations vivaient parfois sous le même toit. Et chacun y trouvait des bénéfices. Alors autant en profiter et voir le verre à moitié plein plutôt qu'à moitié vide.