Les gestes barrières du Covid sont tombés dans l'oubli: "Il faudra plusieurs générations" pour qu'ils entrent dans nos habitudes
Que reste-t-il du Covid, un an et demi après la fin de l'urgence sanitaire mondiale ? Les acteurs de terrain, dont les pratiques ont été chamboulées, estiment que, globalement, la société est mieux préparée à affronter une pandémie qu'à l'époque. Même si beaucoup d'efforts restent à faire.

- Publié le 12-11-2024 à 06h36
- Mis à jour le 12-11-2024 à 06h46

Désabusée ? Non, pas à ce point-là, dit-elle. "Mais je reste sur ma faim. J'aurais cru, comme d'autres, que plus de choses seraient restées après la crise sanitaire." Geneviève Christiaens est la directrice médicale du CHU Liège. Est-ce une déformation professionnelle liée à son passé de médecin hygiéniste ? Toujours est-il qu'elle estime que son hôpital – et sans doute aussi la société en général – n'a pas suffisamment tiré les leçons de la pandémie de Covid, qui a martyrisé le pays et le monde entre 2020 et 2022.
Un an et demi après que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré la fin de l'urgence sanitaire mondiale, que reste-t-il de cette époque ? Qu'a-t-on appris ou, au contraire, oublié trop vite ? Est-on prêt à faire face à une nouvelle pandémie ?
On sait tous qu'une prochaine crise va arriver, mais personne n'y est vraiment préparé.
Tout n'est pas à jeter, reprend la Dre Christiaens. Le télétravail et les réunions à distance (par visioconférence) sont entrés dans les habitudes et ont amélioré "le bien-être au travail" – un élément important alors que la pénurie de soignants s'est aggravée. Les procédures en cas d'urgence existent. Si une nouvelle pandémie devait éclater, les soignants se les réapproprieraient "probablement" plus rapidement qu'en 2020. La problématique des urgences sanitaires "reste une priorité" lorsqu'il s'agit de rénover ou de construire un nouveau bâtiment hospitalier. Mais c'est à peu près tout, déplore-t-elle.
Et les stocks stratégiques ?
"On sait tous qu'une prochaine crise va arriver, mais personne n'y est vraiment préparé, regrette Geneviève Christiaens. Il n'y a pas eu une approche préventive et anticipative visant à relire les procédures, à vérifier si elles sont toujours à jour, à tirer les enseignements de ce qui a bien ou mal fonctionné."

Un exemple : les stocks d'équipements de protection (masques, gants, surblouses…) dans les hôpitaux. "Il y avait déjà eu un groupe de travail national en 2008-2009 où la question avait été abordée, se remémore-t-elle. Puis le H1N1 est arrivé, ensuite le Sars-Cov-2 (le virus du Covid, NdlR). Mais ni en 2008-2009 ni maintenant, les hôpitaux n'ont eu de stocks stratégiques." Au CHU, la gestion des stocks s'est améliorée, dit-elle, "mais si on veut vraiment un stock stratégique qui nous permette de tenir un mois, c'est quelque chose de très compliqué à mettre en place parce que ce sont des volumes énormes et il faut gérer les péremptions."
Cela dit, ce qui la désole le plus, c'est l'abandon des gestes barrières (port du masque et distance entre les personnes en cas de symptômes, hygiène des mains, ventilation des pièces, etc.). "En tant que médecin hygiéniste, c'était un réel plaisir de voir des solutions hydroalcooliques partout, des gens qui respectaient les gestes barrières. Mais tous ces réflexes, on les a perdus. On est revenu à ce qui existait avant, c'est-à-dire à pas grand-chose."
Un changement culturel
"On n'a pas réussi à convaincre la population ni même le corps médical", reconnaît, désolé, le Dr Bertrand Draguez, président du Risk management group (RMG), un organe indépendant chargé de conseiller les autorités en cas d'urgence sanitaire.

Lorsqu'il nous reçoit dans une salle de réunion du SPF Santé publique, à Bruxelles, il porte un masque buccal et veille à laisser la porte ouverte pour assurer une bonne ventilation. Il vient d'être testé positif au Covid et ne veut pas nous contaminer. Mais il le reconnaît : "Tout le monde me regarde bizarrement parce que je porte un masque. Ce réflexe qu'on a matraqué pendant la pandémie, les gens ont du mal à le garder".
On n'attrape pas la maladie parce qu'on est sorti sans son manteau. On l'attrape à l'intérieur, en présence d'autres personnes qui ont pu être infectées.
"Des mesures très contraignantes ont été mises en place à une époque où il n'y avait pas d'évidences scientifiques sur le Covid, développe-t-il. Puis, il y a eu un phénomène de banalisation. On s'est dit : 'On peut vivre avec'. Alors, oui, on peut vivre avec, mais c'est un virus qui fait encore des morts. La grippe, par exemple, c'est entre 800 et 1 000 morts tous les ans. Les mesures apportées par le Covid, comme le port du masque, l'hygiène des mains, la ventilation des pièces, ce sont des réflexes qu'il faut toujours avoir. On n'attrape pas la maladie parce qu'on est sorti sans son manteau. On l'attrape à l'intérieur, en présence d'autres personnes qui ont pu être infectées."
"On sait que des gestes simples peuvent nous permettre d'éviter des décès. Les autorités devront répéter le message à chaque période automnale et hivernale. Rappeler les bonnes pratiques. Pour convaincre la population, il faudra un changement culturel, un changement de comportement vis-à-vis de la maladie. Il faudra plusieurs générations pour y arriver. C'est un travail de longue haleine."
Surveillance dans les eaux usées
Cela dit, beaucoup de choses se sont améliorées, essentiellement au niveau institutionnel, souligne-t-il. Des normes et mesures sont prévues dans le cadre d'un plan interfédéral, la collaboration et la communication entre les niveaux de pouvoir (Régions, Communautés et fédéral) se sont sensiblement améliorées, la surveillance des traces virales dans les eaux usées est performante.
D'ailleurs, les experts estiment sur cette base que "le Sars-Cov-2 est à un niveau modéré" pour le moment, selon les informations communiquées par l'institut de santé publique Sciensano. Et on n'a compté que 0,2 admission à l'hôpital pour 100 000 habitants à cause du Covid lors de la semaine du 21 octobre.
Bertrand Draguez note également que les protocoles sont adaptés en permanence, les stocks de matériel et de vaccins à un niveau national et même européen font désormais l'objet d'une grande attention des autorités, etc. Si bien qu'en cas de nouvelle pandémie, le président du RMG veut croire qu'on réagirait plus vite qu'en 2020. Mieux, aussi ? "Dans la mesure où ce sera plus rapide, oui, ce sera sans doute mieux également."
Alerte pour un cas suspect de Marburg venu du Rwanda
Un cas contact de Marburg était arrivé en Belgique le 25 septembre en provenance du Rwanda, où sévit cette fièvre hémorragique au haut taux de mortalité. " En cas d'urgence comme celle-là, on a des réunions de coordination au sein du Centre de crise national, explique Bertrand Draguez, président du RMG. Il faut penser à tout : la mobilité, l'information au public, les Affaires étrangères, l'éducation – on a demandé d'arrêter les échanges d'étudiants avec le Rwanda parce que travailler aujourd'hui dans un hôpital à Kigali, c'est dangereux."
Concernant la patiente, "il a fallu la tracer, connaître son nom, ce qui n'est pas si évident (il existe des plateformes internationales d'échange d'informations, NdlR). Un spécialiste des maladies infectieuses a été envoyé chez elle avec les protections nécessaires. Et elle a été isolée pendant 21 jours, la période d'incubation." Rien de grave au final. La dame n'était pas malade. Mais "c'est large pour un petit cas", sourit M. Draguez.