Absence de cadre, torpillage de Smart Move, gestion des ministres Gatz et Vervoort : les raisons du naufrage budgétaire du gouvernement bruxellois
En 2024, le déficit de la Région atteint 1,3 milliard d'euros, sur un budget de 7,844 milliards d'euros… Mais comment en est-on arrivé là ?

- Publié le 12-12-2024 à 06h30
- Mis à jour le 12-12-2024 à 13h36

Alors que les partis sont englués dans une crise politique, et se montrent incapables de former un gouvernement, les finances de la Région bruxelloise s'enfoncent dans les abysses. Ce jeudi, la commission des Finances du Parlement bruxellois doit se pencher à nouveau sur la demande d'autorisation de douzièmes provisoires introduite par le gouvernement bruxellois en affaires courantes. Le MR et les Engagés maintiennent le suspense quant à leur vote. Mais la FGTB a averti : ne pas voter ce budget signifierait un "'shutdown' des services publics régionaux."
Mais comment, au fond, en est-elle arrivée à une situation budgétaire si délétère ?
La plongée vers le déficit s'opère en 2017, avant de s'amplifier massivement les années suivantes. En 2024, le déficit de la Région atteint 1,3 milliard d'euros, sur un budget de 7,844 milliards d'euros…

Ces déficits successifs font s'envoler la dette régionale consolidée, qui a presque triplé depuis 2017, pour atteindre 14 milliards d'euros en 2024.

Chacun en a donc profité pour créer sa petite administration. Le PS a par exemple créé Safe.brussel, donné un statut à Perspective.brussels, autonomisé Urban.brussels etc. C'était assez mégalomane..."
"Le dérapage a commencé vers 2016, sous Guy Vanhengel (Open VLD), alors ministre du Budget, pointe Bernard Clerfayt (Défi), ministre bruxellois de l'Emploi. Ce gouvernement Vervoort/Vanhengel avait bénéficié du refinancement de Bruxelles à hauteur de 500 millions d'euros par an (NdlR : promis dans la sixième réforme de l'État). Chacun en a profité pour créer sa petite administration. Le PS a par exemple créé safe.brussel, donné un statut à perspective.brussels, etc. C'était assez mégalomane…"
Cette création de structures s'accompagne d'engagement de personnel.

L'apport de ces 500 millions d'euros, loin d'améliorer l'état des finances bruxelloises, a paradoxalement eu l'effet inverse.
"Durant les premières années du gouvernement Vervoort II, Guy Vanhengel disposait de surplus. Tout le monde y est donc allé en augmentant les dépenses… Une dynamique du 'toujours plus' a été enclenchée", analyse Bernard Clerfayt.
Début 2016, la découverte soudaine des sous-investissements dans les tunnels déclenche la "crise des tunnels bruxellois", qui nécessite de dégager de nouveaux moyens.
En 2016 toujours surviennent les attentats de Bruxelles, qui justifient des dépenses exceptionnelles en sécurité et en soutien à l'activité économique.
"Tout cela a installé de mauvais réflexes, reprend Bernard Clerfayt. Cette législature s'est clôturée sur un déficit de 500 millions d'euros. À l'entame du gouvernement suivant, le PS a donc dit : 'Autorisons-nous encore ces 500 millions de déficit durant les 5 années à venir'."
Nous sommes en juillet 2019.
Selon Alain Maron (Écolo), une erreur stratégique est à l'origine du dérapage budgétaire. "L'accord de majorité 2019-2024 a été négocié sans cadre budgétaire global, contrairement à ce que nous avions demandé. Il était donc trop ambitieux au regard des moyens de la Région", assure le ministre bruxellois de l'Environnement.
Les partis, malgré le déficit, rechignent à tempérer leurs ambitions. Le PS est très volontariste dans la construction de logements sociaux, et affirme sa volonté de donner (enfin) à Bruxelles les investissements que mérite une capitale.
"Le gouvernement Vervoort II a choisi de lancer toute une série de dépense de prestige. Le musée Kanal, c'est normalement le genre d'investissements qu'on s'autorise quand on a de l'argent.."
"Le gouvernement Vervoort II avait choisi de lancer toute une série de dépenses de prestige. Le musée Kanal, c'est normalement le genre d'investissements qu'on s'autorise quand on a de l'argent…", pointe une source politique.
Les écologistes, portés par la vague verte, veulent refinancer la politique de l'environnement et investir massivement dans la mobilité.
"Ecolo et Groen ont flanché, notamment avec les primes Renolution (rénovation et isolation du bâti). Tout le monde savait que ce dossier allait dans le mur, mais ils ne se souciaient pas de la situation budgétaire, pointe un ex-ministre socialiste. Bernard Clerfayt a bien essayé d'agir, mais il n'a jamais réussi à convaincre, en raison de sa personnalité peu conciliante."
"Il était important pour nous, tout en faisant preuve de responsabilité, qu'il y ait des moyens pour améliorer les transports en commun et pour répondre aux enjeux climatiques et environnementaux, ainsi que sociaux, comme avec Renolution ou le plan social-santé pour l'accès aux soins", assume Alain Maron (Écolo).
Début 2020, la pandémie de Covid vient cueillir à froid le nouveau gouvernement. L'exécutif bruxellois doit délier les cordons de sa bourse.
Elle sera suivie par la crise énergétique, puis par des indexations massives des salaires.
Et comme si cela ne suffisait pas, une autre mauvaise surprise budgétaire tombe sur la tête de Sven Gatz (Open VLD), ministre bruxellois du Budget, en 2021.
"Le PS a tué Smartmove (la taxe kilométrique), qui était un élément important de l'équilibre du cadre budgétaire. Cela a été l'un des éléments importants qui ont déclenché l'amplification du dérapage budgétaire"
"Le PS a tué Smartmove (la taxe kilométrique censée rapporter 250 millions d'euros par an, NdlR), qui était un élément important de l'équilibre du cadre budgétaire pluriannuel qu'on avait négocié. Cela a été l'un des éléments importants qui ont déclenché l'amplification du dérapage budgétaire déjà commencé sous la législature précédente", assure Alain Maron.
Le coup de torpille d'Ahmed Laaouej, président du PS bruxellois, aurait dû inciter Sven Gatz à revoir ses plans budgétaires à la baisse. Cela n'a pas été le cas.
"Sven Gatz n'a pas été un bon ministre du Budget"
"C'était son job de dire non à certaines dépenses. Certes, il était souvent minorisé et sous de fortes pressions. Mais je ne peux pas contredire ce que Sven Gatz dit de lui-même : il n'a pas été un bon ministre du Budget, assène Bernard Clerfayt. Le ministre-Président devait, quant à lui, trouver des compromis. Mais c'était difficile alors que son parti voulait refinancer de manière gigantesque son plan logement…"
Les crises, certes, ont aggravé la situation. Mais l'envol de la dette résulte avant tout de choix politiques.
"Le problème de base reste que la Région bruxelloise est sous-financée, conclut Pascal Smet, ex-ministre bruxellois. Mais pour recevoir plus du Fédéral, il faut augmenter l'efficacité interne, au niveau régional."
