Lors de cette grande première sportive en Belgique, les médecins ont dû beaucoup intervenir: "Tue-le !"
Le 7 mai dernier, la ville de Liège accueillait, pour la première fois en Belgique, un événement professionnel de MMA. Entre tensions, affrontements et envie de prouver, La Libre s'est glissée dans les coulisses de cette grande première, aux côtés de vingt combattants assoiffés de reconnaissance.
- Publié le 15-06-2025 à 12h00
- Mis à jour le 16-06-2025 à 12h32
En cette fin d'après-midi, le ciel de la banlieue de Liège est d'un gris menaçant. Entre Seraing et Chaudfontaine, pourtant, cela n'empêche pas quelques milliers de spectateurs d'affluer en masse vers le Country Hall de la ville, bien connu des Liégeois habitués de concerts et manifestations sportives en tout genre.
Ce samedi, le public est jeune, et presque intégralement masculin. Dans la file, devant les portes vitrées du grand bloc de béton, on peut lire l'excitation, l'impatience et la frénésie dans les yeux de la plupart. On rigole, on sort ses tickets, on s'exclame. La tension monte, et à raison.
Car ce soir, pour la plupart du public, c'est une grande première, une de celle où l'on pourra dire, dans quelques années : "j'y étais aussi". Ce soir, pour la première fois dans son histoire, la Belgique accueille un évènement professionnel international de MMA, via l'AEC, une ligue française de combat.
Le MMA, ce sont les Mixed Martial Arts, ou arts martiaux mixtes, en français. Un sport de combat, souvent en cage, mêlant plusieurs techniques interdisciplinaires, dans un format de combat "libre". Divisés en multiples catégories selon leur poids, les combattants s'affrontent sur plusieurs rounds. Plusieurs façons existent de remporter l'affrontement : par KO, lorsque l'adversaire est incapable de poursuivre le combat, par soumission, lorsque l'adversaire est contraint physiquement d'abandonner, ou par décision des juges, qui, au nombre de trois, départagent les combattants en attribuant la victoire à l'un.
Un sport en pleine expansion
Extrêmement populaire aux États-Unis depuis les années 2000, notamment grâce à l'UFC (l'Ultimate Fighting Championship, une ligue privée de MMA), ce sport a gagné énormément de terrain en Europe ces dernières années. Médiatiquement et financièrement, l'empire MMA est aujourd'hui incontournable dans le monde du sport et du showbiz. Et, pour sa soirée de gala en Belgique, les organisateurs ont mis les petits plats dans les grands.
Au menu de la soirée : 10 combats successifs, six en amateur, et quatre en pro. Une soirée qui promet d'être riche en émotions, en spectacle, et en retournements de situation… comme souvent, avec le MMA. Les combats ne commencent que dans une heure, mais une partie du public s'installe déjà. Le ring de ce soir, en forme d'octogone, tradition oblige, trône au milieu de la salle. Entourés d'un côté par les tribunes, et de l'autre, par les tables de la zone VIP, ses grillages noirs scintillent dans la pénombre, presque menaçants. "Je suis surpris par le rendu de l'octogone, ça donne un côté pro vraiment bluffant", me glisse Pierre, un passionné de MMA de longue date.

"Pour ce prochain combat, mesdames et messieurs, veuillez accueillir…" : seul au milieu de l'octogone, costume gris et baskets blanches aux pieds, Sébastien Loew, le speaker de l'AEC, échauffe déjà sa voix, et prépare ses prises de micro pour accueillir les combattants. La musique résonne encore dans la salle, les lumières vont et viennent.
La soirée est importante pour le développement du sport en Belgique, mais également pour la ville de Liège, comme en témoignent la présence de Willy Demeyer, bourgmestre de la ville, ainsi que celle des nombreux Liégeois venus assister au spectacle. "Je suis venu soutenir cette belle initiative", confie Thomas, un Liégeois pur-sang, au premier rang, "mais je suis aussi là pour m'amuser. On est samedi soir", sourit-il. À sa droite, sa femme s'amuse, divertie par ce spectacle, avant de partager sa surprise concernant la faible présence féminine dans les tribunes. Ce soir, les 20 athlètes à s'affronter sont exclusivement des hommes.
Début des affrontements
Soudain, les lumières s'éteignent, et les faisceaux lumineux s'activent pour tracer un chemin entre la sortie du tunnel et l'octogone. Le premier athlète amateur surgit, accompagné par une musique de son choix, et la voix du speaker. Les jeunes du public entrent en ébullition. Beaucoup sont venus en bande soutenir leur ami dans l'octogone, et ne manquent pas de le faire savoir. "Tue-le", "il ne se relèvera pas !","casse-lui la gueule", peut-on entendre depuis les tribunes. Les cris fusent, en français, en anglais, mais aussi en tchétchène. Si la plupart des combattants sont belges, beaucoup ont des origines tchétchènes, qu'ils affichent fièrement avant leur entrée dans l'octogone.
La plupart des combattants amateurs sont encore très jeunes, moins de 20 ans pour la majorité. Ils ont soif d'apprentissage, de victoire, et veulent en mettre plein la vue, pour espérer taper dans l'œil d'un sponsor. Malgré leur jeune âge, l'intensité des combats des athlètes amateurs est stupéfiante. Chaque affrontement dure trois rounds, mais le rythme est effréné. Soutenus par leurs coachs, ils s'élancent, cherchent la faille, tentent de percer la défense de l'adversaire. Si, sur les six combats, aucun KO n'est asséné, les coups, violents, pleuvent, et les médecins, les "cut man", doivent souvent intervenir. Les juges ont le dernier mot, et ne font pas que des heureux.

"Je suis dégoûté", confie l'un des combattants, 18 ans à peine. "Je croyais avoir gagné, je le maîtrisais bien… Mais les juges n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'en ai parlé à mon coach, et je dois encore beaucoup travailler, surtout au niveau du cardio". Une réponse qui frappe par sa maturité, sa justesse, malgré l'effort tout juste fourni, et la déception d'une défaite amère.
Les combats amateurs se succèdent, la foule grandit, frôle les 3000 présents. Le spectacle est omniprésent, parfois plus important que l'affrontement : les combattants débarquent, flanqués de leur équipe, parfois de leurs trophées, prennent la pose, se mettent torse nu, et défient l'adversaire du regard, sous les cris du public.


Un respect omniprésent
Pourtant, malgré la rivalité inévitable, la violence des combats, et l'arrogance de façade affichée par la plupart, c'est le respect entre les combattants qui frappe, tout autant que leurs poings, une fois que la grille de l'octogone se referme. Chaque athlète se plie scrupuleusement aux règles, aide son adversaire à se relever en fin de round, et applaudit le gagnant, malgré la défaite. Le MMA se distingue ainsi par son respect des règles, des codes, malgré une pratique libre, en apparence.
À 21h30, les combats amateurs prennent fin, et les quatre grandes affiches de la soirée débutent. Trois combattants en particulier font tourner la tête au public : Movsar "Monster" Ibragimov, Alvi "Spartan" Dasuyev, et le Liégeois Khamzat Abaev. Ils sont tous les trois belges, débordent de talent, et ne font qu'une bouchée de leurs adversaires, pour le plus grand plaisir du public. À l'approche de chacun de leurs combats, une horde de jeunes supporters, téléphone à la main, se ruent vers l'octogone, pour tenter d'être au plus proches des combattants. La sécurité intervient, tente de maîtriser la foule, qui ne se laisse pas faire. On se bouscule, le ton monte, mais les regards se détournent dès qu'un des combattants fait son apparition.

Leur montée sur le ring est solennelle, prend des airs de rituel. Portés par des musiques traditionnelles aux accents religieux, les athlètes n'ont qu'un objectif en tête : la victoire. La concentration se lit sur leurs visages, la tension est palpable. Ils sont chez eux, ont l'appui du public, et ne manquent pas de le faire remarquer aux adversaires. Plusieurs ceintures, synonymes de trophées dans les sports de combat, sont en jeu, ce soir à Liège. La chaîne française RMC diffuse les quatre rencontres professionnelles.
"Les Belges ont répondu présents, autant dans les gradins que dans l'octogone", résume le speaker Sébastien Loew, en fin de combat. "C'est génial à voir, que ce soit chez les amateurs ou chez les pros. Pour une première de l'AEC à Liège, on a assisté à une soirée d'anthologie, qui prouve l'intérêt qu'ont les gens pour ce sport". Les retours sont enthousiastes, le public rassasié après plus de quatre heures de combats intenses.
Le sacre de Khamzat Abaev, l'enfant de la ville, couronné par un KO au premier round face au brésilien Marcelo Yuri, clôt une soirée inoubliable pour les 2800 spectateurs chauffés à blanc, mais ouvre une immense voie pour le développement du MMA en Belgique, et prouve que chez nous aussi, les sports de combat ont un futur.


