"Soyons clairs, ce que nous vivons actuellement à Bruxelles, c'est une guerre"
Ce policier bruxellois interrogé par La Libre se confie sur son quotidien, notamment lorsqu'il doit intervenir sur le terrain d'une fusillade. "C'est toujours très tendu", reconnaît-il.

- Publié le 16-08-2025 à 14h04
- Mis à jour le 08-09-2025 à 11h05

"Chaque Bruxellois peut prendre une balle perdue." Cet avertissement émane du procureur du Roi de Bruxelles. Il révèle le contexte anxiogène dans lequel se trouve plongée la capitale belge, où 20 fusillades ont éclaté depuis le début de l'été. Face à ce fléau, La Libre a recueilli le témoignage d'un policier de la zone Bruxelles-Ouest, qui patrouille dans des communes difficiles comme Molenbeek, Jette ou Koekelberg depuis bientôt 20 ans. "La situation actuelle est vraiment critique", confie-t-il anonymement, pour se sentir libre de partager ses impressions. Ce patrouilleur d'intervention passe quasiment tout son temps sur le terrain, de jour comme de nuit. "Les appels téléphoniques guident nos missions, que ce soit pour un simple différend entre voisins ou un homicide." Ce policier bruxellois est notre "Invité du samedi".
Votre travail est-il bouleversé depuis l'explosion du nombre des fusillades ?
Pendant mes 15 premières années à la police, les coups de feu sont restés relativement rares. Désormais, ils sont très fréquents. Cela change quand même pas mal les choses, oui. La charge de travail a énormément augmenté, parce qu'une fusillade monopolise beaucoup de personnel et demande énormément de temps d'intervention. Quand on se lance dans une telle mission, on sait que ça va durer sur le terrain… Or, au même moment, les autres motifs d'intervention ne diminuent pas.
Lorsque vous êtes appelé pour une fusillade, que se passe-t-il dans votre tête ?
C'est toujours très tendu parce qu'on va vers l'inconnu et qu'on sait qu'il y a un danger. Je me demande sur quoi on va tomber, si les auteurs seront toujours présents, s'il y aura une victime, s'il y aura des dommages collatéraux… Tout ça trotte dans la tête. Et puis, on ne va pas se mentir, même si on a l'habitude de s'entraîner au maniement des armes à feu, il y a une petite poussée d'adrénaline… Et la particularité à Molenbeek, c'est que ces coups de feu sont tirés à proximité directe du commissariat central, qui se trouve là où la guerre de territoire entre dealers se déroule.

Redoutez-vous de vous prendre une balle ?
Une balle perdue, ça menace tout le monde : policier, civil, dealer… Récemment, on en a retrouvé dans un véhicule, dans une habitation. C'est vraiment critique ! En tant que policier, ma préparation me permet d'anticiper. Un civil, par contre, ne pourra pas appliquer les mesures de sécurité nécessaires pour éviter cette balle perdue. D'autant qu'on constate que les jeunes qui manient les armes ne sont pas surentraînés. Ce ne sont pas de fins tireurs. Pas du tout même…
Vous sentez-vous suffisamment protégé lors de telles interventions ?
Je ne dispose que de mon gilet pare-balles comme protection. Or on sait que ce n'est pas la panacée face aux armes de guerre, comme les kalachnikovs, qui sont utilisées par ces jeunes… Il faut donc veiller à ne pas se mettre en danger inutilement. Mais il faut faire le travail…
Puisque certains de ces jeunes n'accordent quasi aucune importance à la valeur humaine, ils n'hésiteraient pas à vous viser…
Moi, je fais mon travail sans haine et sans crainte, tout en restant prudent. Et je n'ai pas tellement peur parce que ce n'est pas la police qui est visée dans le contexte actuel. Un leader de gang va plutôt décider que son rival doit disparaître. Il va alors proposer une certaine somme d'argent et une arme à un jeune – particulièrement à un mineur non accompagné – pour régler le problème. Ce jeune ne va pas réfléchir longtemps : il va mettre sa capuche, monter sur une trottinette ou une moto volée et accomplir sa mission pour empocher ses 3000 euros. L'appât du gain guide ces gens. Ils n'ont plus de limites, il n'y a plus de garde-fou.
Bruxelles est une plaque tournante du trafic de stupéfiants
Julien Moinil disait cette semaine : "Il est temps qu'on nettoie ces quartiers pleins de drogue". Soutenez-vous l'approche du procureur du Roi de Bruxelles ?
On sent une impulsion depuis qu'il est là. C'est un procureur très dynamique, qui aime communiquer. Mais soyons clairs, ce que nous vivons actuellement à Bruxelles, c'est une guerre. Des trafiquants venus de France, et plus précisément de Marseille, cherchent à prendre des territoires, parce que Bruxelles est une plaque tournante du trafic de stupéfiants. On le sent énormément sur le terrain. Les coups de feu, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg qu'est cette guerre entre dealers.
À force de patrouiller, connaissez-vous certains de ces dealers ? Savez-vous où ils se trouvent ?
Pas vraiment. Quand on sait où ils sont, on les intercepte. Le problème, c'est que les dirigeants de ces gangs jettent ces dealers comme des Kleenex. Dès que l'un d'eux est arrêté, un autre prend sa place. Mais lorsqu'on intercepte un plus gros bonnet, une place de deal se libère, et cela entraîne une guerre pour en prendre possession. Force est de constater qu'une OPA est en cours sur le milieu des stupéfiants à Bruxelles, et que cette OPA est particulièrement agressive.
Êtes-vous frustré lorsque vous arrêtez un dealer et qu'il est relâché quasi aussitôt ?
À ce niveau, on constate un "avant et un après Julien Moinil". Par le passé, on pouvait regretter un certain laxisme vis-à-vis du trafic de drogue. Désormais, les dealers sont presque systématiquement mis à disposition du parquet de Bruxelles et pas mal d'entre eux sont incarcérés. C'est donc moins frustrant pour nous.
Au-delà de ces problèmes de deal et de fusillades, faites-vous souvent face à des situations fort tendues sur le terrain ?
Ça peut arriver, tout comme ça peut très bien se passer, dans le calme. Plus on a d'expérience, plus il est facile de gérer tout type de situation. Je trouve aussi que, depuis quelques années, on fait moins souvent face à des situations critiques avec les jeunes des quartiers.
Estimez-vous qu'il existe des zones de non-droit à Bruxelles ?
Aucune dans les communes où je patrouille. Je me rends partout l'esprit serein. Il n'existe pas un endroit où l'on préfère éviter de se rendre parce que ça risque de mal se passer. Pour autant, tout n'est pas rose, il arrive que certaines situations soient tendues, on n'est pas toujours bienvenus. Mais des incidents graves, comme des jets de pierres, sont extrêmement rares. Les associations de quartier ont fait un gros travail pour apaiser les relations, pour que jeunes et policiers se rencontrent… Et puis les policiers doivent adopter une bonne façon d'intervenir.
Comment votre entourage vit-il votre métier actuellement ?
Vu les communes où je travaille, mes proches ont toujours été un peu inquiets. Mais une certaine habitude s'était installée, ils s'étaient rendu compte que le risque était plutôt limité. Désormais, vu toutes les fusillades, l'inquiétude a fait son retour. D'autant qu'elles ont lieu près du commissariat de Molenbeek. Il nous est même arrivé d'entendre les coups de feu par la fenêtre.
Continuez-vous à aimer votre travail ?
On est obligé d'aimer ce boulot, sinon on ne sait pas le faire sereinement. Je suis toujours content d'y aller, d'être sur le terrain, au contact des gens. Les marques de soutien de la population, les remerciements, les encouragements sont de vraies sources de motivation. On se dit que notre travail est utile…