Gabriel Ringlet, prêtre et écrivain, livre son vécu intérieur de célébrant :" Il n'y a pas de petite messe"
Dans son livre "Des rites pour la Vie", qui paraît ce jeudi, l'ancien vice-recteur de L'UCLouvain fait le choix de célébrations qui l'ont particulièrement marqué. Voire bouleversé.

- Publié le 28-08-2025 à 06h33

Dans son livre Des rites pour la Vie*, qui sort en librairie ce jeudi, Gabriel Ringlet raconte ce qu'il ressent et parfois le bouleverse au moment où il célèbre. Ce récit du vécu intérieur d'un célébrant est une démarche inédite, initiée par son éditeur. "Cela m'a mis en route et m'a amené assez fondamentalement à revisiter ma propre vocation sur l'aspect proprement célébrationnel", explique le prêtre-écrivain. Il fait le choix de célébrations qui l'ont particulièrement marqué, il y a des années ou très récemment.
Vous écrivez à un moment : "Il n'y a pas de petite messe".
Vous touchez le cœur de ce que je ressens comme étant une vocation de célébrant. Je suis amené à célébrer dans des circonstances très différentes. Toutes ces célébrations sont importantes pour les personnes qui en font la demande. On doit pouvoir aller du plus étroit, du plus petit, du plus modeste, au plus large. Même si je suis amené à construire des célébrations avec des centaines de personnes et des tas d'artistes, je tiens beaucoup à investir des cérémonies très modestes, où nous sommes très peu.
Comme l'adieu à Jules ?
L'histoire de ce voisin de plus de 90 ans est extraordinaire. Il n'avait plus aucune famille, juste ses chiens, et ma voisine qui lui rendait visite très régulièrement. Il lui avait laissé entendre qu'il voudrait bien une messe pour son dernier adieu. Nous nous sommes donc retrouvés ma voisine et moi devant son cercueil. J'avais préparé cela comme si j'étais devant toute une assemblée. Je me suis beaucoup adressé à lui pendant la liturgie mais mon homélie s'adressait autant à elle qui célébrait avec moi. Je lui ai confié les lectures et les intentions et nous avons lu à deux la prière eucharistique. Nous avons vécu quelque chose de très intense et de très fort pour ce vieux monsieur. C'est ce qui m'a fait dire : "Il n'y a pas de petite messe". Même là où on croit que les circonstances sont difficiles et limitées, l'étonnant peut surgir.
Vous dites vous être retrouvé un jour "le bec dans l'eau"…
Je m'en souviens très bien ! Gino et Marietta, très sympathiques, m'avaient donné rendez-vous par téléphone. Quand ils sont arrivés, ils n'avaient pas de demande très claire. Ils venaient "pour le mariage". Je les interroge sur leur rencontre, les chemins de leur apprivoisement. Rien ! Ils avaient l'air de se demander pourquoi je leur posais toutes ces questions. Je me retrouvais avec un couple issu d'un milieu très populaire, qui n'avait rien à voir avec la paroisse, mais qui voulait pourtant se marier à l'église et pas uniquement à la commune. Ils me faisaient confiance et disaient : faites comme vous voulez et ce sera très bien. Et donc il fallait entrer dans un cheminement. Mais j'avais beau essayer, je ne voyais aucune porte d'entrée.
Et puis vous leur demandez : "Quel est votre signe astral ?". Pourquoi ?
Je ne suis toujours pas capable de répondre aujourd'hui ! Je cherchais quelque chose pour déclencher une conversation. Je ne sais pas pourquoi je leur ai parlé de l'horoscope. Mais après avoir posé la question, je n'étais plus devant les mêmes personnes. Les signes du zodiaque occupaient une vraie place dans leur vie. C'était parti… À partir de ce fil rouge, on a pu construire une célébration. À la réception, on n'entendait parler que de la messe !
Ce sont là des célébrations joyeuses. D'autres le sont moins.
Tout en étant très belles et très impactantes. Je pense au dernier adieu à cette maman de deux jeunes garçons, de 11 ans et 9 ans. Cette femme avait déclenché un cancer il y a plusieurs années et m'avait contacté. Elle est restée sans faire signe pendant une longue rémission, avant de revenir : elle était complètement désespérée à l'idée de laisser ses deux enfants seuls, avec une grand-mère et une tante. Je me suis retrouvé face à ces deux petits garçons pour qui c'était la fin du monde.
Vous aviez peur de craquer ?
Oui, j'étais complètement retourné mais surtout très inquiet de ne pas tenir le coup. C'est aussi expérience très forte de célébrant : on compte sur vous pour plus que le symbolique, pour quelque chose de terriblement affectif qui est en train de se jouer là. Il fallait absolument que quelqu'un tienne la barre et permette à la barque de ne pas couler. Les enfants avaient accepté de déposer une petite bougie sur le cercueil et ils sont parvenus à le faire, en tremblant. La gravité avec laquelle ils ont fait ce geste m'a bouleversé. Je leur avais expliqué la démarche qu'on allait vivre ensemble. Ils ont bien compris que c'était très important pour leur maman.
Vous évoquez une autre cérémonie d'adieu, après un avortement thérapeutique.
Un couple qui venait d'apprendre que leur bébé était gravement handicapé est venu me voir. Ils étaient de tradition araméenne et parlaient la langue maternelle de Jésus. Le papa, pour des raisons éthiques et parce que sa religion est très traditionnelle, était très réticent à l'idée d'une interruption de grossesse. La maman était plus ouverte, entre guillemets, à cette hypothèse parce qu'elle pensait tout le temps à leur aîné, un petit garçon de 2 ans, qui risquait d'avoir sa vie chamboulée. Quinze jours plus tard, ils ont pris la décision d'un avortement thérapeutique. Ils m'ont demandé une célébration d'adieu dans l'intimité. Nous étions cinq, dans le magnifique petit cimetière à Bruxelles où il y a une parcelle des étoiles : les deux parents, moi, et deux fossoyeurs, très émus. Je n'oublierai jamais la manière dont un d'eux a pris le cercueil blanc dans ses bras, comme s'il berçait son propre enfant. À ce moment-là, les parents chantaient le Notre-Père en araméen.
Dans les deux cas, vous estimez avoir eu la chance d'être là. Pourquoi ?
Cela peut paraître incongru de dire ça mais c'est un privilège rare d'être en première ligne et d'entrer à ce point dans l'enjeu de toute une existence avec des gens aussi différents. C'est une chance d'être appelé à rejoindre des contemporains aussi loin dans leur propre traversée. C'est quelque chose qui vient nous chercher chacun, chacune, au plus intime de notre propre histoire, de notre propre chemin, de nos propres valeurs. Je suis privilégié deux fois puisque je vis cette démarche dans des traditions différentes.
*Des rites pour la Vie, Albin Michel, 249 pp.